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THÈSE

POUR

LE DOCTORAT

FACULTÉ DE DROIT DE L'UNIVERSITÉ DE PARIS

LA REVANCHE

de PROUDHON

OU

llYenir du Socialisme Nntnelliste

THÈSE POUR LE DOCTORAT

Présentée et soutenue le Vendredi g Juin xgoô, à 8 heures

PAR

/ Edmond LAGARDE

Avocat près la Cour d'Appel de Paris

Président : M. DESGHAMPS, professeur ^^ ^ i MM. JAY, professeur Suffragants j sOUCHON, professeur

«WMMMMWIMMMWMAMMfMMMAAMMMMI»

PARIS IMPRIMERIE HENRI JOUVE

l5, BUS RACINE, l5 1906

La Faculté n entend donner aucune approbation ni improha- fA)n axtx opinions émises dans les thèses ; ces opinions doivent Ure considérées comme propres à leurs auteurs.

-J^- 720705,

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PRÉFACE

Au moment d'entreprendre cet ouvrage, je reçus avis de tous côtés que la tâche que je m'imposais était vaste, complexe et difficile, que j'allais me heurter aux plus épineuses questions de l'économie sociale, m'aventurer dans les plus profondes obs- curités et me trouver aux prises avec les contradic- tions les plus enchevêtrées qui soient, en étudiant un auteur dont l'originalité du penser, delà méthode, jointe à un fréquent usage du paradoxe, me laisse- raient peut-être sans vertu dans un inextricable fouillis d'idées. C'était, au lieu de m'en détourner, m'engager davantage à tenter une pareille étude. La critique dira si l'entreprise était au-dessus de mes forces ; en tout cas, elle voudra bien me savoir gré de l'avoir entreprise.

Et d'abord, pourquoi, entre tous les socialistes, suis-je allé vers Proudhon? Ma réponse pourra paraître étrange, mais je dois à la vérité de la dire : parce que je ressentais vis-à-vis de cet auteur, sans l'avoir encore bien étudié, la même mystérieuse inclination que j'avais éprouvée déjà pour l'homme de Port-Royal et pour le citoyen de Genève. Pascal et Rousseau ne sonl-ils pas, en cffel, par Tauslèrc

Lagarde l

II

vigueur de leur génie, les plus proches parents de Proudhon ! Je me mis à lire toute l'œuvre prou- dhonienne et fus ravi d'y trouver ce sens du vrai qui est la caractéristique des âmes fortes et fran- ches. Je ne m'étonnai pas de rencontrer chez ce fils de prolétaire, obligé par la misère de se faire ouvrier et de subir la trempe du malheur, cette sombre énergie qui, par un obstiné besoin d'ins- truction, le fit arriver à la plus haute célébrité ; mais ce qui me charma le plus, ce fut de trouver en lui une vertu rare devant laquelle je m'incline pieusement, car elle est le tout de l'homme, la véri- table marque de sa personnalité, la seule condition de son élévation, de son progrès, le seul diagnostic d'une conscience vivante : l'austérité .Quand un esprit, par la morale, arrive à se dompter, quand il est à lui-même sa propre chose, quand son penser, dégagé de l'aberration des sens, lui montre nettement est le bien, est le mal, oh ! alors, n'attendez pas d'un pareil caractère qu'il compose avec les men- songes de son siècle. Débarrassé des préjugés, des vaines étiquettes, il dira la vérité envers et contre tous. J'aime Proudhon pour la fermeté de ses con- victions et pour la manière dont il les exprime.

Aussi, considérant ce que méritait un tel homme et le peu de place que lui fait la postérité qui l'a presque oublié, je résolus, frémissant de cette injus- lice, de faire prendre sa revanche à ce génie. Une biographie d'abord s'imposait (i'« partie de l'ou- vrage), pour montrer ce qu'était ce grand esprit, pour réduire à néant les accusations portées contre lui et faire démonstration que ses maximes et ses paradoxes parfois brutaux et troublants, il est vrai.

m

n'ont pas la portée outràncière quie ses eïniemis leur attribuaient.

Puis, comme son système socialiste, le Mutubl- LiSMB, fut la principale source des hostilités qui vin- rent déferler contre lui Texposilion de son socia- lisme (2® partie) et des critiques qu'il avait soulevées (3» partie), devenait une nécessité.

Nous reconnaissons aujourd'hui que le postulat de Proudhon, quoique éminemment moral, étant fondé sur la Justice, ne s'est pas réalisé ; mais les écono- mistes hostiles doivent à leur tour avouer qu'il reste en partie réalisable, parce que le statu quo est loin d'être intégralement harmonique. Cette nouvelle vérité, nous devions la faire valoir dans nue nou- velle critique où, usant de la dialectique hégélienne, nous avons essayé, par les concessions réciproques de deux termes conlradicloires : la théorie de Prou- dhon, qui n'est qu'un absolu^ d'une part, et \siprati' que de l'économie actuelle, qui n'est cpx^Mn reltitijj de l'autre, de faire une balance entre eux, afin de réaliser, par les diverses applications de cette nou- velle formule, les plus grandes approximations de l'idéal proudhonien. C'est un nouveau socialisme : le MuTUELLisME PRATIQUE, quc uous dégagcous ainifî, capable à lui seul nous en avons la conviction -^ de remplir, grâce à ua vaste système d'adaptations à toutes les nécessités économiques, le champ de l'éco- nomie mondiale (4® partie).

Nous osons poser une nouvelle doctrine, avec un programme d'avenir en vue de son extension et de sa défense, et Ton s'étonnera peut-être de nous trou- ver si hardi.

Nous espérons que la crilique excusera celte

témérité faite à bonne intention. Ayant constaté dans rhumanité la présence d'un trop grand nom* bre de malheureux injustement lésés, nous vou- lonSy par une plus grande approximation de la jus- tice, réalisée par Taccord de Fintérët personnel, actuellement trop exclusifs avec Fintérët social, éle- ver moralement et matériellement nos semblables, éduquer leur énergie, les conduire à Faffirmation de leur moi par une production continuellement élevée à une nouvelle puissance, en un mot, par le Travail. C'est dire que nous heurterons de front et combat- trons tout autre socialisme qui fonderait sur la vio- lence, l'émeute, l'exclusive politique, etc., les possi- bilités de réalisations d'un idéal réalisable seulement par des hommes froids et sages et non pas turbu- lents et emportés.

Mais créer un système n a pas été notre seule témérité ; citons en outre : notre formule de la loi sar la çalear de la monnaie de métal (3^ partie, p. 340) et puis encore, notre méthode d'exposition empruntée à l'épineuse dialectique de Hegel qui, après nous avoir feAt ^oscv une thèse (absolu théori- que du mutnellisme) et nne antithèse (relatif pratique de réconomie actuelle) nous a fait trouver dans notre MuTUBLLisME PRATIQUE la balance de ces deux ter- mes antithétiques.

La BeYanche de Pr«udh(Hi.

L'AVENIR DU SOCIALISME MUTUELLISTE

PREMIÈRE PARTIE

BIOGRAPHIE DE PROUDHON

A quelles conditions on devient un homme. -^ Vie de Prou- dhon. Proudhon, homme politique, socialiste (soucia- lisme critique), socialisme organisateur, écrivain. Proudhon, homme privé.

De la masse d'individus qui surgissent, passent et disparaissent dans le flot montant de rhunotanité^ des œuvres surnagent, transmises par la voix des siècles aux nouvelles générations qui, les ayant ouïes, cla- ment un nom en des échos repère utés et ce ^om se trouve être celui d^un homme. Donc, à première vue, Vhomme se distingue du bloc des individus anony- mes en ce que son travail donne un produit anor- mal, conservé par son anormalité même. Et cela, parce qu'il sent, pense et extériorise ses sensations et ses pensées autrement que le commun des mortels* Pourquoi cette exorbitance? Pourquoi ? Ce serait

interroger le grand Peut-Rtre, venir se heurter à rinfranchissable absolu que personne n'a jamais sondé, demander une énigme au Grand Sphinx qui n'a jamais parlé. Mais si Ton doit écarter le pour- quoi des choses du champ de nos spéculations, on peut en chercher le comment et divisant la tâche en parcelles pour ne pas épuiser des ressources trop faibles, trouver un à un les termes du problème posé : Que faut-il pour devenir un homme?

Nous allons d'abord découvrir les conditions de ce devenir^ puis un exemple frappant suffira pour étayer notre théorie : la biographie de Proudhon,

Sur le piédestal de la statue de Danton, on lit une noble formule: « Après le pain, l'éducation est le premier besoin du peuple. » Depuis que ces mémo- rables paroles ont été prononcées, qui niera qu'au milieu du formidable développement économique mondial, l'agrandissement des vues de notre intelli- gence doit marcher de pair et s'étendre forcément à toutes les classes de la société, sous peine d'en ren- dre certaines inutiles et partant dangereuses pour l'économie du corps social ; qui niera la nécessité de l'instruction générale? Personne. C'est un axiome aujourd'hui reçu que tout le monde doit s'instruire. C'est une condition de personnalisation de l'individu, mais non la seule en ligne; ce n'est pas même la première. Car pour qu'elle porte tous ses fruits, il faut qu'elle tombe dans un champ favorable, que le milieu ne lui soit pas contraire, tout comme une plante s'épanouit ou meurt suivant qu'elle change de sol et de climat. Les hommes instruits ne sont pas tous des génies. Ils n'ont pas tous fait le par- tage d'un patrimoine de* gloire avec les grands noms

qui surgissent à trois ou quatre dans un siècle sur des millions dUndividus qui ne sont pas des igno- rants. Pourquoi ? Parce que s'ils disposèrent des mêmes moyens d'éducation, condition subordonnée, ils n'eurent pas celle primordiale et inaccessible d'avoir une nature et une tournure d'esprit spéciales.

Il y a donc en nous, indépendamment de l'instruc- tion, d'autres conditions qui font l'homme ? C'est ce qu'il faut approfondir.

L'être humain, considéré en lui-même, se trouve par le seul fait de sa naissance jeté au milieu de ses semblables avec lesquels il entre en relations. Ce contact avec la collectivité, ces excitations venues du dehors provoquent chez lui des réactions diver- ses, soit im redoublement de confiance et un déve- loppement de la sociabilité si ses liaisons sont heu- reuses ; soit l'atonie et l'indifférence si le cercle de ses spéculations ne s'étendant pas sur im vaste rayon, il éprouve peu de contrariétés, ou si en ayant éprouvé, il ne se sent pas de force à combattre leur cause, persuadé que le monde est tel qu'il doit être et que tant qu'il sera monde, il restera toujours iden- tique à lui-même ; ou bien chaque fois que ses ten- tatives d'expansion seront suivies de déceptions, d'amers déboires, que chaque pas en avant sera suivi d'une retraite forcée, alors douloureusement refoulé dans ses élans, il rentrera en lui-même, s'iso- lera dans un silence farouche ta nature lui par- lera, il n'agira plus mais pensera. Alors et seulement alors, de cet individu perdu dans la douleur et l'isole- ment, au rebours des gens heureux en affaires que la félicité corrompt et diminue, ou des indifférents qu'emprisonne le cercle de la vie végétative, Tins-

traction, condition subsidiaire, parfera un Homme (i).

Souffrance, Sentiment de la nature, Instruc- tion, voilà les trois facteurs puissants de notre per- sonnalisation, les deux premiers d'égale importance et primordiaux, le troisième appréciable encore, mais subordonné (a). Examinons-les sur-le-champ.

La souffrance analysée est animique ou corporelle mais identique en ses effets par interpénétration ou réciprocité d'influence entre le physique et le moral. ' Tout riche peut donc souffrir en son âme, comme le pauvre en son corps, le malheur frappant sans dis- .tinclion à toutes les portes. Toutefois, la misère prend, presque toujours, les dehors terribles de la gêne et du paupérisme.

Trois fois maudit soit le jour de naissance d'un pauvre ! Ce forçat de l'humanité sur qui vient rouler ce nouveau rocher de Sisyphe, s'annihile à sa nais- sance même. S'il s'aplatit sous les forces étrangères qui l'écrasent, il est mort avant d'avoir vécu ; la dignité tuée dans son germe, l'inconscience pousse à sa place ; l'instinct animal guide seul l'individu ; c'est le ravalement au niveau de la brute. Si dans

I. Le philosophe Nietzsche, dans sa théorie du sélectionne- ment progressif des individus, donne aux personnalités fortes qui dans Tavenir soumettront les plus faibles et les feront dis- paraître le nom de surhommes. Une telle terminologie pose le sélectionné comme un être surnaturel tandis qu'il vaut mieux l'appeler simplement homme et le distinguer de la masse indif- férenciée des individus,

a. Peuvent influer encore des causes d'ordre secondaire : ata- visme, tradition, circonstances, occasion, etc., ce sur quoi nous n'insistons pas, un tel développement étant en dehors du champ de ce( ouvrage.

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rinsondable nuit de son être, au contraire, couve une étincelle, au moindre choc une flamme surgira. Si pour ce caractère qui se forme chaque lutte est une défaite, Fénergie grandira avec les obstacles, ne s^avouera jamais vaincue, se contentant après cha- que bataille de s'isoler dans une retraite farouche pour panser les blessures subies et fourbir de nouvel- les armes. Alors, après l'action, cet homme qui souf- fre ne pourra que réfléchir. Eloigné de ses sembla- bles, s'il jette les yeux autour de lui, il ne verra qu'une nature d'abord muette. Puis, peu à peu, i:ous le choc mystérieux de sensations inconnuee, ce paria sentira quelque cho3î faiblir en son être vi ;ca- blé. Son besoin d'aimer prêt à éclater, se reportera des personnes sur les choses ; toute une poésie chan- tera dans son cœur avec le souflle du zéphir, avec le chant du rossignol, avec le murmure des sources ; son regard de plus en plus émerveillé s'élancera des hauteurs dans l'espace à travers les plaines verdoyan- tes et le grand ciel bleu pour suivre dans le firma- ment ce grand disque ardent qui sème à profusion la lumière et la vie, puis brusquement un jour il se détournera... une émotion intense gonflera sa poi- trine... des larmes viendront mouiJer ses paupiè- res... il tombera peut-être à genoux... il aura com- pris. Le sentiment de la nature l'aura saisi.

Celui qui comprend la nature a toujours été frappé de cet ordre admirable qui y règne : les jours gran- dissent, le printemps s'annonce et, pour provoquer les germinations heureuses, voilà qu'un vent bienfai- sant s'élève à l'horizon, déposant sur les fleurs les germes fécondants enlevés souvent à des distances considérables. Le fruit éclos, les souffles impé-

tueux lombent et font place aux chaleurs de l'été, nécessaires à la maturation. Surviennent les fraî- cheurs de l'automne ; les graines séparées de leurs gaines que la sève n'alimente plus se répandent, semenee naturelle de la prochaine reproduction. L'hiver enfin, sous son manteau de neige, force la nature au repos elle puise des forces nouvelles pour de futurs enfantements « Eh ! quoi ! s'écriera notre paria, l'ordre règne dans la nature; les siècles passent sans une révolution dans un domaine la fourmi trouve son grain de blé, le mouton son brin d'herbe et l'oiseau sa becquée ! Par quel mystère, moi, l'être conscient et raisonnable, ne puis-je jouir de cet équilibre, de ce bien-être assuré pour tous les animaux ! Pourquoi l'ordre ne régnerait-il pas dans l'humanité? quelle est cette contradiction?». Moment redoutable le point d'interrogation qui fait naître la science, se dresse tout à coup à l'esprit étonné. « Pourquoi? Pourquoi ? Je veux savoir! », reprend le paria. Cherche ! Cherche ! étudie dans des livres, descends dans des pensers sans fond, c'est dans rinstiniclion que tu plonges, tu n'y trouveras pas la certitude, mais toi-même, c'est-à-dire un homme.

Souffrance, sentiment de la nature, instruction, se suscitent donc Tuii l'autre pour personnaliser un individu, personnalisation assurée bien que variable suivant leurs degrés et leurs proportions. Ces trois conditions réunies engendrent l'être presque parfait

on sait que la perfection n'est pas de ce monde

que les Romains nommaient çir celui qui possède la vir-ilitas^ la virilité, beauté physique conservée par l'empire acquis sur les passions et la çir-tus la vertu, la beauté morale généiatrice des grandes

actions, de la siixiple et sublime majesté J'ime espèce incarnée dans un homme.

Il se leva dans notre vieille lerre de Gaule dans les rochers massifs du Jura dont il rappela, par la fermeté de ses convictions, la masse inébranlable, quelqu'un qui, par le milieu il naquit, les diffi- cultés amoncelées contre lui et son désir d'appren- dre, parvint à réaliser presque tout notre idéal.

Pierre-Joseph Proudhon naquit le 1 5 janvier 1809, à Besançon, d'un père garçon brasseur et d'une mère servante pour les gros ouvrages. Fils de prolé- taire, il connut la gêne et la pauvreté dont les dures étreintes lui laissèrent jusqu'à la mort un souvenir ineffaçable. En 18 149 la brasserie travaillait son père ayant été détruite, ce dernier essaya de s'éta- blir à son compte pour la tonnellerie, mais cette exploitation qui suffisait à peine à subvenir aux besoins d'une famille de cinq enfants dont Pierre- Joseph était l'aîné, longtemps chancelante, finit par sombrer. D'une intelligence précoce, notre futur économiste souffrait déjà des vices d'une économie sociale construite à son détriment. Peiné des mau- vaises affaires de la maison, il écoulait, silencieux et sombre, sa mère lui raconter « qu'avant 89, elle se louait l'hiver pour filer le chanvre, recevant pour salaire de six semaines de travail, avec sa nour- riture, une paire de sabots et un pain de seigle ». Il assista aux scènes de déceptions et d'amers déboires que l'irritation contre la mauvaise fortune provoque chez des malheureux. Dans les familles en détresse, la mère et les petits, tous travaillent pour tâcher de joindre les deux bouts. Proudhon, tout jeune encore, coopéra à cette mise à flot, en exécutant de petits

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travaux agricoles ou en gardant des troupeaux. « Jus- qu'à douze ans, dit-il quelque part (i), ma vie s'est presque passée toute aux champs, occupée tantôt de petits travaux agricoles, tantôt à garder les vaches. J'ai été cinq ans bouvier. Je ne connais pas d'exis- tence à la fois plus contemplative et plus réaliste, plus opposée à cet absurde spiritualisme qui fait le fond de l'éducation et de la vie chrétienne, que celle de l'homme des champs. A la ville, je me sentais dépaysé. » Et plus loin : « J'aimais mes vaches, mais d'une affection inégale ; j'avais des préférences pour une poule, pour un arbre, pour un rocher... Aussi comme je pleurais en lisant les adieux de Philoctète, si bien traduit de Sophocle par Fénelon... Ceux qui, n'ayant jamais éprouvé ces illusions puissantes, accu- sent la superstition des gens de campagne, me font parfois pitié. » Ainsi Proudhon souffrant en son for intérieur de la pauvreté de sa famille, se plaisait aux champs, y trouvait ce repos nécessaire à toute âme blessée, menait une « existence contemplative » acquérait un Sentiment de la Nature si puissant qu'il en arrivait à pleurer à la lecture de Bucoliques. On ne saura jamais l'attrait qu'exerce la campagne si l'on manque de sensibilité. Aux sensibles, les pures vibrations, les grands enthousiasmes, la défense des nobles causes, toute la gamme des dévouements, mais aussi les ressentiments implacables pour des injures profondément ressenties.

I. Voir de lui un séduisant retour sur son enfance dans De la Justice dans la révolution (tome II, p. 208. Œuvres com- plètes). C'est du Rousseau tout pur.

L'enfant tout jeune encore, mûri par la souffrance et la contemplation, fut tout d'un coup arraché à ses habitudes, envoyé au collège faire ses classes grâce à une bourse qu'on lui avait procurée. Ses parents avaient su comprendre qu'un homme ins- truit est mieux taillé dans sa lutte pour la vie. Prou-

dhon allait s'instruire. Il avait souffert et compris la nature, il n'avait plus qu'à marcher dans la voie se forment les génies.

Bien qu'il souffrit de se sentir claquemuré dans une classe pleine d'ombre, sentant peser sur lui, au milieu de ces fils de bourgeois qu'il coudoyait, cette capitis diminutio de la misère dont il rapportait de chez lui les douloureux échos, il s'isola dans un silence farouche et travailla avec une ardeur qui le plaça bientôt aux premiers rangs. Ce besoin d'isole- ment persista toute sa vie, si bien qu'un de ses enne- mis (i), dans une biographie méchante, le présen- tait au public comme un caractère antipathique, comme un ennemi de la société dans ses écrits commed^s son genre dévie : « Au collège, écrivait-il, comme plus tard à l'atelier, il refuse de partager les jeux de ses camarades, fait bande à part, dédaigne les amis, se livre entre les heures de travail à des promenades solitaires. » C'était habile. Les enfants en effet et le peuple qui pense comme les enfants témoignent de l'humeur contre tous ceux qui s'éloi- gnent d'eux, quitte à passer sans transition des plai-

I. Eugène de Mirecourt, auteur d'une Biographie de Prou- dhon, se trouvent des détails fort intéressants mais tendan- cieux. Ce biographe répondait en réalité au nom plus roturier de Jacc^uol.

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santeries les plus bouffonnes au respect le plus pro- fond, dès que le solitaire qu'ils réprouvent donne les preuves éclatantes d'une personnalité remarquable. Hommes ! Si la créature timide et farouche à qui les relations du monde font peur, et dont Tcsprit sans expérience croupit dans line primitive sauvagerie, est tout au plus digne de votre indulgence et de votre charité, respectez et ne qualiflez pas l'être viril à qui rhumanité n'inspire point de crainte parce quMl la connaît et préfère le bain vivifiant de la nature pris dans la solitude et la méditation, au vernis cassant des politesses mondaines ! Ah ! suspendez votre juge- ment plutôt que de médire sur celui qui, pour exal- ter l'homme, s'éloigne de lui ; pour être loin de vos individus, il n'en est pas moins près de vos âmes et de vos pensées qui l'assiègent en foule, réalisant la formule d'un sage antique : « On nVst jamais moins seul que quand on est seul. » Respectez donc le soli- taire ; un être dans l'isolemetit, c'est un caractère qui prend sa trempe !

Ainsi donc, son temps partagé entre le travail et la contemplation, Proudhon commençait, dès le collège, à se distinguer de ceux qui Fentouraîent, quand tout à coup, sous un furieux assaut d'ime fortune implacable, son père perdit le champ fami- lial dévoré par Thypothèque. Lui, forcé d'interrom- pre ses études, se fît embaucher comme correcteur dans ime imprimerie de Besançon. 'Le voilà simple ouvrier à dix-neuf and. Dans son nouvel état, il con- tinua à s'instruire, apprit Thébreu seul en corrigeant une Vulgate (i). Mais il n'était pas dit qu'à Tatclirr

I. Celle Icclure de lu Bible tliil faire sur lui une impression

II

Proudhon serait plus heureux qu'à Tecole, La Révo- lution de Juillet vint porter un coup terrible à la librairie dont les ouvrages religieux formaient pres- que tout le fonds d'activité. Obligé comme tant d'au- tres de se pourvoir ailleurs, notre typographe fit son tour de France. De Paris à Lyon, de Lyon à Mar- seille, voyageant à pied comme Jean- Jacques, il se voit à Toulon sans travail avec 3 fr. 5o dans sa pocîhe (i83i-i832). Revenu à Besançon, il en repart encore (i833) pour un nouveau voyage el revient enfin se fixer dans sa ville natale (i). Vers i836, il devient patron en fondant une imprimerie avec deux associés. Son apport, comme il n'avait pas de for- tune, était son savoir et sa capacité. L'expérience ne dura pas longtemps. L'année suivante, l'exploi- tation tomba et la liquidation s'ouvrit, longue et difficile.

Arrivé à ce point de sa vie, homme à peu près fait, sollicité par ses amis qui fondaient sur lui de grandes espérances, Proudhon, malgré sa grande répugnance, se décida à écrire. C'est la période de production qui commence, vie complexe, dès lors agitée, tiraillée en tout sens et qu'il faut voir sous plusieurs faces pour en examiner tous les angles.

D'abord un schème de cette existence est néces- saire, simple compte rendu de ses faits et gestes, utile au lecteur, avant d'étudier Thomme d'abord

profoade puisque tous ses écrits jusqu'à ses œuvres posthumes en portent des traces frappantes.

I. De cette époque mouvementée et miséreuse, Proudhon conserva toujours soigneusement son carnet de typographe, plein dcâ bonnes notes de ses patrons passagers.

I!i

dans sa vie publique de politicien -de socialiste d'écrivain ; puis dans sa vie privée.

Il était encore imprimeur à son compte lorsqu'il fit paraître sans nom d'auteur un ouvrage de philo- logie (1837): Essai de grammaire générale faisant SUITE AUX : Eléments primitifs des langues décou- verts PAR LA comparaison DES RACINES DE L HÉBREU AVEC CELLES DU GREC, DU LATIN ET DU FRANÇAIS dc

Tabbé Bergier. Cet ouvrage éveille l'attention, encourage ses amis qui l'exhortent de plus en plus à faire son entrée dans une voie plus large. Sur ces entrefaites, l'Académie de Besançon met au concours une bourse de i.5oo francs léguée par M"*« Suard, veuve d'académicien, « pour être donnée, tous les trois ans, à celui des jeunes gens du département du Doubs, bachelier es lettres ou es sciences et dépourvu de fortune qui aura élé, au jugement de l'Académie de Besançon, reconnu pour montrer les plus heu- reuses dispositions soit pour la carrière des lettres ou des sciences, soit pour l'étude du droit ou de la médecine ». r

Son imprimerie tombée, Proudhon se décide à affronter le concours et passe, condition préalable, son baccalauréat. En considération de ses heureuses dispositions, la pension lui est accordée. Il part pour Paris afin d'étudier sous la tutelle de M. Droz, se

livre avec une nouvelle ardeur à ses éludes de linguis- tique et concourt pour le prix Volney, déposant à l'Institut (29 février 1839) un manuscrit de : Recher- ches SUR LES Catégories grammaticales et sur

QUELQUES ORIGINES DE LA LANGUE FRANÇAISE, qui

obtint une mention honorable (i). Dans le même

I . Quatre manuscrits seulement furent déposés. Aucun ne

temps, rAcadémie de Besançon met au concours la question de Tobservation du repos dominical envisa- gée au point de vue social ; Proudhon se croit, en sa qualité de titulaire delà pension Suard, obligé d^ participer et envoie le premier ouvrage le futur socialiste commence à s'annoncer et tâte déjà les graves questions économiques : De la Célébçation DU Dimanche (iSSg), démonstration des conséquen- ces civiles, domestiques, morales et hygiéniques de la fériation du septième jour dont l'origine remonte à Moïse. 11 obtient une simple mention honorable, car les arbitres ont fait certaines réserves sur des points redoutables tranchés d'une façon trop personnelle. Ces demi-succès, dus à des opinions préconçues chez ses juges, son isolement dans la capitale qui semble un désert à tout provincial frais arrivé, les moque- ries qu'on lui prodique au National (i) au sujet du titre de son ouvrage qu'il était allé présenter, les sus- picions de ses amis, l'exaspèrent au plus haut point : « Je suis hors de toutes les conditions de succès (2), écrit-il avec rage à Bergman, son ami intime, je ne plais à personne. Ma chance est belle ! mais patience ! » (22 déc. 1839). C'est le défi, précurseur du grand combat qu'il allait entreprendre. Il voulut « savoir avec certitude », étudia le fondement de l'économie sociale qui l'écrasait, puis osa « le dire avec force, lîlarté et précision » en jetant dans la mêlée son pre- mier factum économique : Qu'est-ce que lapropriété (juin 1840), il répond immédiatement à la ques- tion titre : C'est le vol.

fut jugé digne du prix. Deux obtinrent une mention honora- ble dont celui de Proudhon qui ne le fit pas imprimer.

I. Journal de l'Opposition dynastique.

2 Voyez Sainlc-rcuvc, ProiiJho.i (bio^r.}, p. i5.

Laffardo 9

^r4-

Si Proudhon s^était borné à jeter à la face de la îW)ciété cette phrase tranchante et odieuse, s'il n'avait pas expliqué cette réponse noyée dans un traité de haute économie scientiQque, nous ne songerions pas à le défendre, nous le condamnerions sans hésiter, tout en l'excusant à cause d'un concours fâcheux de circonstances qui l'accablaient. C'était la misère qui l'ulcérait. « Le lion rugissait, disait-il, quand il avait faim y> (i).

Mais il faut tenir compte encore de Tesprit para- doxal de Proudhon qui, tout comme Rousseau, veut avec un paradoxe retentissant, forcer l'attention du public et l'obliger à réfléchir sur de graves problè- mes. 11 atténue la violence de sa formule en expli- quant que la propriété est encore légitime, qu'elle n'est pas un vol, mais qu'elle le deviendra dans un avenir non encore défini, si l'on prétend la perpé- tuer sur ses fondements actuels regardés comme immuables. Au fond, tout son livre est une attaque non contre la propriété mais contre les diverses défenses qui en avaient été faites, un simple ouvrage

I. « Je suis fait pour râtelier, écrivait-il à Bergman (i2 février i84o) d'où je n'aurais jamais dA sortir et je ren- trerai aussitôt que je le pourrai. Je suis épuisé, découragé, prosterné. J ai été pauvre Tannée dernière, je suis celle-ci indigent. Mon budget tout réglé, il me restera^ à dater du i«r avril prochain, 200 francs pour vivre six mois à Paris au bout desquels ma condition sera telle que je désirerai de vivre et rester berger. Je suis comme un lion ; si un homme avait le malheur de me nuire> je le plaindrais de tomber sous ma main. N'ayant point d'ennemi, je regarde quelquefois la Seine d'un œil sombre et je me dis : u Passons encore aujourd'hui ».

Ainsi, dans cette dure période, Proudhon songeait parfois au suicide.

i5

de polémique « scientifique » destiné à rester « lettre close pour le vulgaire ». Ce fut cette appréciation de réconomiste Bianqui (i) qui sauva Proudhondes poursuites du parquet. Pour remercier le savant pro- fesseur de ce secours inattendu, l'écrivain lui dédia son Deuxième MÉMoms sur la Propriété (184 i) ou, sous une forme plus modérée, il maintient le fond du premier mémoire dans son intégralité (a).

Les phalanstériens, disciples de Fourier attaquent ses théories antipropriétaires. Il riposte avec une vigueur dont il donnera souvent des preuves par un troisième mémoire: (1842) Avertissement aux pro- priétaires ou Lettre a M, Victor Considérant, chef des fouriéristes. L'ouvrage, à Tinstigation de ses ennemis sans doute, est saisi à Besançon il se rend pour comparaître devant la Cour d'assises. Il lit une défense écrite sur la manière de comprendre le droit de propriété, rend les jurés perplexes, les force à rendre un verdict d'acquittement parce qu'il leur sembla ce sont les propres paroles du chef du jury que cet homme se mouvait « dans un monde d*idées inaccessible au vulgaire et qu'en le condam-

I. Professeur d'économie au Conservatoire quil ne faut pas confondre avec Tautre Bianqui, fauteur de désordres et d'échauflburées. Le ministre de Tlntérieur, M. Duehatel, lui avait demandé, avant de poursuivre, son sentiment sur l'ou- vrage de Proudhon .

12. Il est dès lors inquiété par les académiciens de Besan- çon qui lui demandent des explications sur ses théories anti-propriétaires. Par peur de se voir confisquer les der- niers six mois de la pension Suard, il entre en qualité de secrétaire chez un juge qui, avant de se jeter dans Tarène politique, voulait d'abord se recommander au public par la facture d'un ouvrage. Ce livre qui devait s'intituler : Philo" Sophie de V Instruction criminelle ne parut pas.

hant ils n'étaient pas sûrs de ne pas se tromper. y> Proudhon après celte alerte, aspirant à goûter un repos qu'il ne connaissait plus depuis longtemps, reste dans sa ville natale il compte trouver une place que des amis du Conseil municipal lui font espérer. Comme l'économie est le champ des ques- tions brûlantes que la prudence lui commande d'éviter, il aborde la philosophie et prépare un grand ouvrage dans ce nouveau champ de recherches. Mais l'accalmie ne dure pas longtemps. La liquidation de son imprimerie qui durait depuis 1837, enfin close, le laissait avec -aS 0/0 de perte et 7.000 francs de déficit. Dès janvier i843, on lui fit comprendre qu'une méfiance trop tenace de Tadministration écartait tout espoir de le faire accepter. Proudhon dut chercher à se pourvoir ailleurs. « Repoussé, écrit-il à Bergman, de la préfecture et de la mairie, suspect au parquet, hostile au clergé, redouté de la bourgeoisie, sans pro- fession, sans avoir et sans crédit, voilà je suis arrivé à trente-quatre ans. » L'horizon, on le voit, s'as- sombrissait à nouveau. Un de ses anciens camara- des de collège, directeur d'une exploitation de trans- ports par eau sur le Rhône et la Saône, l'engagea à raison de ses connaissances et de sa capacité parti- culières. Proudhon vient se fixer à Lyon, siège social de la Maison Gauthier frères, ses nouveaux patrons, et fait paraître l'ouvrage philosophique dont toutes ces péripéties avaient retardé la publication : De la Création de l'Ordre dans l'Humanité (i843) qui fut fort critiqué, môme par les amis de l'auteur. Pour- quoi ? Parce que, nous le disons dans un sourire, la philosophie, champ des discussions stériles, est aussi changeante, aussi incertaine que les opinions

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de nos pauvres individus. Il esl bon de la connaître, il est mauvais de la pratiquer. Dans son domaine, suivant les hommes et les points de vue, le même objet provoque des sensations différentes, une infinie variété de mirages décevants. Ces illusions désillu- sionnantes, Proudhon les avait connues. Aussi, quand, reconnaissant dans la Religion (chap. I) première phase la marque d'une époque Tallé- gorie et le formalisme étaient la seule explication, la seule indication, peut-on même dire, d'un incompris, d'un inexpliqué et dans la Philosophie (chap. II) deuxième phase la satisfaclion d'un besoin des hommes de savoir le pourquoi et le comment des choses, recherche désespérante qui n'aboutit jamais à la certitude par l'effet de Tétroitesse de notre raison, il trouve enfin dans la Métaphysique (chap. III) troisième phase (i) par Pavènement de la Sience, l'explication de ce que la religion sibyllique allégo- risa, de ce que la philosophie impuissante ne décou- vrit pas, c'est-à-dire la Certitude réduite à une ques- tion de série ou de rapport entre phénomènes qui sous tout autre aspect sont insaisissables, comment se fait-il que sans réflexion suffisante on soit venu sophistiquer sur l'œuvre de Proudhon dont le mot d'ordre était : Ne philosophons plus î Du moment que la science pour lui se résout à une question de méthode, il fallait qu'il indiquât d'abord quelle était la sienne. Une fois cette clé donnée, le lecteur pourra le suivre sans peine dans ses écrits, que, dès lors, il élabore dans un processus harmonique. Sau-

I . Ce n*e9t pas autre chose que le décalque de la philoso- phie d'Auguste Comte,

i8

ter sans transition des Mémoires sur la Propriété aux Contradictions économiques serait établir une fissure, une brèche illogique dans l'édifice prou- dhonien (i).

L'ouvrage De la Création de l'Ordre dans l'Humanité venait donc nécessairement et à son heure en 184 3. C'était une préface aux futurs tra- vaux économiques vers lesquels Proudhon se sen- tait poussé par la nature de ses nouvelles fonctions. Tantôt surveillant les convois, tantôt plaidant pour ses patrons à Lyon, Dijon, Besançon, Paris, etc., parvenu par son habileté à être l'unique homme d'afiaires, le chef du contentieux, le factotum en un mot de l'entreprise, il publia, par réaction profes- sionnelle, il est vrai à cette époque rétablissement des chemins de fer donnait beaucoup d'inquiétude aux bateliers et l'opinion fortement travaillée par la propagande des journaux fondait sur ces nouvelles entreprises les plus étonnantes espérances mais aussi, pour démontrer qu'une navigation mieux entendue donnerait des résultats de beaucoup plus avantageux que ceux de l'époque, une série d'ar^ ticles publiés dans le Journal des Economistes et réunis plus tard en une brochure intitulée : De LA Concurrence entre les chemins fer et les voies NAVIGABLES (iS/jS). Ccci n'était qu'un hors d'oeuvre. Depuis quelque temps Proudhon travail- lait à réunir les matériaux d'un grand traité d'éco-

I. Même au point de vue purement philosophique, on relève dans la Création de l Ordre dans V Humanité des explications originales sur l'origine des idées et des concepts, sur le réalisme, etc.

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nomie sociale (i), qu'il parvint malgré tous ses dérangements professionnels à publier dans le cou* rant de 1846. C'est le Système des Contradictions Economiques, ouvrage en quatorze chapitres, cal- vaire en quatorze stations, véritable Philosophie de la Misjère le progrès contredit au besoin d'a- mélioration qui le provoque par une antinomie intrinsèque, fondamentale qui rend ses résultats de plus en plus déprimants pour la masse des ouvriers et des producteurs.

Une pareille conception de la loi de développe- ment des phénomènes économiques demande expli- cation.

Pour en trouver la clé, c'est à La Création de l'Ordre dans l'Humanité qu'il faut nous reporter. On sait qu'après avoir démontré dans cet ouvrage l'inanité la religion et de la philosophie dans la recherche de la CERTITUDE, réservée à la seule SCIENCE, Proudhon nous avertit encore que, dans cette branche de Tintellectualilé humaine, nous ne pouvons rien saisir du pourquoi et de Ven soi des choses, mais seulement le rapport qui les lie entre elles (2). Un fait étant donné comme unité, il s'agit

1. Nous emploierons toujours le mot: économie sociale au lieu d*économie politique, deux mots qui hurlent dans leur accouplement. L'expérience a surabondamment prouvé que la satisfaction des intérêts économiques devant être la seule préoccupation nationale, la politique devient un élément sur- numéraire, s'élablissant aux dépens de l'économie d'un pays pour l'exclusif profit d'une poignée d'ambitieux. Pour des questions d'éliquette on tourne le dos aux réalités. L'une tue l'autre. C'est une hérésie de juxtaposer ce qui se repousse.

2. De la Création de [Ordre dans [Humanité, Chap. III, par. VII (Solution du problème de la certitude).

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d^établir sa relation avec d'autres. C'est avec Tempi- risme ou méthode expérimenlaîe qu'on y parvien- dra. Cette spéculation est la fonction essentieUe de la RAISON et raisonner étant Sérier (i), un rapport c'est une Série. La SCIENCE est donc la recherche et la découverte des séries variant de forme suivant la combinaison de leurs éléments d'identité, d'éga- lité, de différence, de puissance, de progression, de composition, etc. « La plus petite série possible ren- ferme au moins deux unités : une thèse et une antU thèsey une alternance, un va-et-vient, les contraires^ les extrêmes, la polarité, l'équilibre, le bien et le mal, le oui et le non, le moi et le non moi » (2), tous termes qui se supposent parce qu'ils s'opposent dans une même idée comme dans un même fait. C'est ce procédé dialectique emprunté à Hegel (3) que Proudhon transpose, en réaliste, de la philoso- phie idéaliste dans l'économie sociale, parce qu'il voit dans le phénomène économique surgir à la fois une thèse et une antithèse^ manifestation antinomi- que, une contradiction. Voilà pourquoi sa Philo- sophie DE LA Misère n'est qu'un long constat du processus de faits économiques engendrés par des contradictions antérieures et indéfiniment succes- sives (4).

\

1. Même ouvrage. Chap. III, p. 4, i23.

2. De la Création de l'Ordre. Chap. III, par. IV, p. i25.

3. Philosophe allemand, disciple de Kant.

4. La théorie hégélienne n'est pas si neuve qu'on pourrait le croire. Dans le Phédon de Platon on voit, à propos de la vie et de la mort, tomber de la bouche de Socrate l'aphorisme suivant, u Les contraires engendrent les contraires ». C'est déjà une aperception de Tantinomie. .

Puisque Tantmomie, la contre-loi, les contraires coexistent, une question irrésistible se pose : Puisque le développement social, en même temps qu'il multi- plie le bien-être de quelques-uns, écrase sans arrêt à chaque contradiction, comme sous un nouveau tour de vis, la masse de plus en plus souffrante et misé- reuse du prolétariat, peut-on arrêter la fatale série et mettre un frein à la misère grandissante ?

Oui ! répond Proudhon, par la synthèse (i), la thèse et Tantithèse viennent se confondre et se résou- dre, terme supérieur, résultat de la fusion des deux autres, mais ayant ses qualités propres absolument distinctes de celles de ses composants, tout comme dans une réaction chimique le composé devient étranger aux corps combinants. Du coup, la contra- diction cesse.

Mais encore faut-il trouver la synthèse ! Et par même donner la solution du problème social ! Notre économiste se met à l'œuvre et déjà commence à Tentrevoir dans un programme de l'association pro- gressive (2) qu'il élabore en toute liberté il vient de quitter ses patrons à la suite d'un malentendu et retourne à Paris (fin 1847) quand la Révolution de février 1848, renversant Louis-Philippe et transfor- mant le principe du gouvernement, vient détruire tout son plan de réformes reposant sur l'ordre de choses déjà établi. Le fondement détruit, l'ouvrage était à recommencer. 11 fallait chercher autre chose.

C'est alors que commence, pour Proudhon cette vie de fièvre, de combats, de polémiques et de popu-

I. Encore philosophiquement déterminée par Hegel. 3. C'est le titre qu'il voulait donner àfouvrage.

larité plébéienne qui devait liguer contre lui dans une coalition formidable, odieuse, tous les partis. Singulière destinée que celle de cet homme doué des plus belles vertus, plein de nobles intentions, ameu- tant contre lui tout ce qu'il y avait de plus opposé comme opinions : les monarchistes, légitimistes ou constitutionnels, les républicains impérialistes ou démocrates et certaines écoles socialistes. Ah ! gens pratiques qui voulez faire de la politique, n'agissez pas comme Proudhon, ne dites pas de vérités, vous froisseriez trop d'intérêts !

Du moment que le peuple était devenu le maître, notre homme de science, qui jusqu'alors avait tou- jours parlé en son nom, allait être emporté dans le tourbillon révolutionnaire et devenir le champion du prolétariat.

On sait dans quel inextricable réseau de difficul- tés insurmontables se trouvèrent enserrés les mem- bres du nouveau gouvernement par suite de la mau- vaise gestion (inancière de Tancicn ministre Guizot qui les laissait aux prises avec une dette flottante démesurément gonflée. Malheureusement, ces hom- mes qui avaient provoqué la Révolution n'avaient point su la prévoir, et pour eux la banqueroute était un ordre du jour constant. Dans le pays, les faillites succédaient aux faillites. La confiance, cette âme du commerce, évanouie, la circulation, comme le pouls d'un agonisant, s'arrêtait, laissant l'argent dans les bourses, les produits entre les mains des producteurs, l'ouvrier sans travail et sans pain. Devant la désastreuse intensité de la crise économi- que, allait-il surgir comme pendant la grande Révo- lution une seconde liquidation Ramel, un nouveau

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Cambon ? Les gouvernants qu'une surprise avait por- tés au pouvoir furent au-dessous de leur tâche. Hom- mes remarquables dans Tart de manier les foules et de prononcer des discours, ils prouvèrent vérité devenue de nos jours axiome que de bons politi- ciens peuvent être de médiocres hommes d'Etat et que leurs mains devenaient débiles au contact des rouages administratifs. La Commission du Travail réunie au Luxembourg, sous une bonne inspiration de Louis Blanc, n'aboutit à rien de positif. Le décret instituant les ateliers nationaux assurait, aux frais de l'Etat, un travail stérile à des bras sans ouvrage, c'est- à-dire aboutissait à une destruction de capitaux, et le ministre des Finances, Garnie r-Pagès, pour subve- nir à tous ces frais, augmentait d'un coup les contri- butions directes dans la proportion formidable de 45 centimes additionnels. De telles mesures nuisibles aux bourgeois, aux paysans comme aux prolétaires, ne pouvaient qu'indisposer le pays entier contre l'idée républicaine qui n'en pouvait. Mais Proudhon, prompt à saisir les défauts d'autrui, comprit l'insuf- fisance des directeurs de la nouvelle Révolution et la démontra. Il apprit à ces imaginations rétrospecti- ves qu'on n'est pas des Romains parce qu'on endosse une toge, que 4^ n'était pas im décalque de 93, et qu'en méconnaissant les conditions toutes diffé- rentes de la nouvelle crise, on courait aux pires catastrophes. Pauvre Cassandre, tu annonçais la ruine de Troie et personne ne t'écoutait ! On avait si peu le sens des réalités économiques que tous les politiciens d'alors cherchaient dans la première Répu- blique un prototype pour régler sur elle leurs idées et leurs gestes. Les vieilles étiquettes toujours 1-éti-

~a4-

quelle réapparurent. Il y eut des Girondins, des Montagnards, une Constituante, puis une Législa- tive, une dictature enfin, et le principe de similitude une fois posé devant se reto\irnep dans ses conclu- sions logiques contre ceux qui Tavaient posé, une République consulaire (sans le nom toutefois) comme Iransition à Tavènement d'un nouvel empereur.

Proudhon pénétré de cette idée que les exigences économiques sont les seuls facteurs des révolutions, que leur satisfaction doit êlre l'exclusive préoccu- palion des hommes d'Etat et qu'il appartient aux savants, aux gens bien informés de les avertir des moyens qu'ils ont à leur disposition, indique par I'Organisation du Crédit et de la CmcuLATiON (23 mars 1848) :

10 le remède propre à mettre fin à la crise cou- rante par une réduction de tous produits, salaires et appointements, destinée à assurer le bon marché des prix, Taugmentation de la consommation et par suite de la production ;

a^ puis la synthèse propre à donner la solution du problème social par la création d'un papier de banque spécial, «sorte de lettre de change dépouillée des qualités circonstancielles de lieu, de date, de personne, d'échéance et d'objet et réduite à ses qualités essentielles qui sont le change, l'acceptation et la provision » (i). Cette monnaie de papier ne représenle plus que des marchandises et les produits s'échangeant dès lors directement entre eux, Tor qui se cache d'autant plus qu'on le désire devient inutile, el, n'entravant plus la circulation par tous

I. Solution du Problème Social, p. 11 6,

les péages (intérêt, escompte, etc.) exigés deâ emprunteurs, le crédit devient gratuit. Alors, les bras à qui manquait la matière première pour exer- cer leur travail, faute de capital, suppléeront à ce défaut par une demande de ces billets émis par une banque spéciale. Le remboursement s'eCTectuera, une fois le produit vendu. L'ouvrier n'est plus à la merci de Temployeur. 11 est indépendant, devient capitaliste ; une partie de Thumanité n'est pas favo- risée au détriment de l'autre ; l'écrasante série des contradictions est arrêtée : la synthèse est trouvée. C'est une rectification de la circulation ramenant l'équilibre de la consommation et de la production, qui donne la solution du problème social. Proudhon accentue la démonstration dans une série d'articles de journaux (i) plus tard réunis et annexés à la susdite brochure en un volume intitulé : Solution DU Problème Social.

Une pareille conception d'où la politique était bannie, ne se trahissait pas, comme en toute ceuvre d'agitateur, ce besoin de se tailler dans les circonstances présentes un moyen de satisfaire aux vues d'une ambition personnelle, devait, semble-t-il, au milieu de la concurrence d'appétits, attirer à Proudhon sinon l'estime, du moins la bienveillance des partis. Mais la franchise brutale ne se contente pas de dire ce qu'elle croit être la vérité ; elle pour- suit les fauteurs de mensonge, les artisans de l'erreur, l'égoïsme des faux libéraux, les stigmatise et ne les lâche que lorsqu'elle les a brisés. Légitimistes, cons- titutionnels, républicains, bonapartistes, démocrates,

I. Solution du Problème Social, pages t8o, 197, aog.

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montagnards, saints-simoniens, phalanBtériens; com- munistes, tous furent passés au crible et sous une ci*itique mordante qui bafouait et parfois assommait sans retour de vie ceux qu'elle étreignait, les hurle- ments et les fureurs des appétits dénoncés et des vanités blessées s'élevèrent dans un concert de malédictions. Proudhon ripostait avec assurance et d'autant plus de vigueur que les cris de ses antago- nistes prouvaient que ses coups portaient. Devenu redoutable aux polémistes, on ne Tattaqua plus de front; mais la mauvaise foi, la calomniedes Basile de la politique se mirent à disséquer son œuvre en détail, cherchant les phrases à double sens, les paradoxes brutaux, les questions brûlantes qui pouvaient effa- roucher et diriger contre lui l'opinion publique. Deux mots écrits de la main d'un homme, dit le dicton populaire, peuvent le faire pendre. On en agit ainsi avec Proudhon. On lui prit ses deux paradoxales formules: « La propriété, c'est le vol », « Dieu, c'est le mal ! ï), tout en se gardant bien de rapporter les atténuations qu'il avait données à ces afiirmations brutales dans leur isolement, et on le n\ontra au peuple froissé comme un ennemi de la société,, comme un blasphémateur de Dieu (i), un anarchiste doublé d'un athée. <( De la calomnie, il reste toujours quelque chose », a dit Beaumarchais. La mémoire de uotre socialiste en souffre encore de nos jours. Entouré d'ennemis, cet homme, soutenu par la seule recon- naissance des prolétaires, ne pouvait attendre aucune merci de ses impitoyables adversaires qui faisaient tous leurs efforts pour le réduire au silence. Son

I . Nous verrons plus loin sa justification.

37-^

journal le Représentant du Peuple, fondé au début de la nouvelle République, fut au bout de quelque temps supprimé. Mais, élu représentant à l'Assem- blée Constituante (4 juin 1848), Proudhon ne se décourage pas et fonde un nouvel organe, le Peu- ple (septembre 1848). Puis, toujours préoccupé de trouver une application pratique de ses idées de réforme repoussées par le Gouvernement, il déposa au début de 1849, devant notaire, sous forme de société anonyme, un acte de constitution d'une Ran- que du Peuple. C'est un essai de transition entre les errements jusqu'alors suivis et le système qu'il pro- pose comme solution du problème social. En effet, Tentreprise doit : faire crédit aux prolétaires non pas gratis^ mais au plus bas prix possible ; ^^ réunir un capital de garantie de cinq millions de francs bien que l'or ne doive jouer aucun rôle dans les tran- sactions, les billets ne représentant en principe que les produits (i).

Désormais la réussite de ses projets ne dépend plus que de la bonne volonté des souscripteurs. Alors, l'inquiétude redouble; des journaux (2) qui, au début, approuvaient la tentative, retirent leur adhésion sous l'effet de sourdes intrigues. Tout le monde est aux aguets pour épier les moindres gestes de ce lutteur infatigable. On n'attend qu'une faute, qu'une équivoque, non pour Taborder de front, mais pour faire s'appesantir sur lui la main de fer de l'au- torité. Le prétexte fut vite trouvé. La véhémence de ses articles le fit accuser d'attaques contre le gouver-

I. Solution du Problème Social^ p. 268. a. Le National et la Presse.

taément de la République, contre la Constitutioii/ contre les droits du Président et d'excitalion à la haine des classes entre citoyens. La poursuite menée rondement, permise par la Chambre des représen- tants, le fit comparaître le fàS mai 1849 devant la Cour d'assises de la Seine. Il eut beau se défendre et prouver que les motifs de l'acte d'accusation étaient controuvés et faux, un jury prévenu le condamna à trois ans de prison et à 3.ooo francs d'amende. Il s'enfuit en Belgique puis, voulant gagner la Suisse, il repasse à Paris il est arrêté et emprisonné à Sainte-Pélagie. Proudhon, privé de sa liberté, ne voulut pas confier à des amis le soin de poursuivre une expérience complexe provoquée par lui seul. 11 ajourna la constitution de la Tanque du Peuple enga- gée sous sa seule responsabilité, et annonça, par un article du i5 avril 1849, la liquidation des fonds de souscription. Sur les 5o.ooo francs exigés par les statuts, comme versement initial du capital de garan- tie avant la mise en marche de Tentreprisc, 18.000 à peine avaient été versés. Aussi, quels cris de triomphe devant de si piètres moyens, en face de cet échoue- menl misérable et mesquin. Evidemment, à un homme qui pensait que, Texpérience de sa banque faite, l'intérêt du capital deviendrait un anachro- nisme, que dorénavant ce péage ôté sur la circula- tion, l'ouvrier une fois indépendant et maître du produit de son travail, tout le monde serait, pour vivre, obligé de travailler, condition de progrès pour tous les individus, ce ne furent pas des bourgeois qui apportèrent le secours de leurs capitaux mais bien des humbles, des petits, les prolétaires à la foi ardente qui, dans une époque de niisèro r>ans égale,

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trouvaient dans une abstinence héroïque le moyen de réserver un sou par semaine à la fondation d'une œuvre qui devait les sauver. En raillant Proudhon, on raillait la misère du peuple. Rien de plus répu- gnant que de voir des cannibales rire et se réjouir du malheur de leurs semblables : Homo hornini lupus. Ces journalistes bien pensants n'avaient sans doute pas lu l'Evangile !

Le Peuple fut entraîné dans la ruine de son direc- teur : Certains collaborateurs trop susceptibles, froissés du refus implicite, caché dans Tannonce de la liquidation, de remettre en leurs mains la direc- tion de la Banque du Peuple se séparèrent du maî- tre pour s'occuper ailleurs de Mutualité (i). Mais la calomnie ne se tenait pas encore pour satisfaite ; des insinuations coururent d'abord dans la presse, puis dans le public, sur l'emploi des fonds souscrits. Si Proudhon n'avait prouvé que tous les souscripteurs seraient remboursés, si l'élévation morale et la pro- bité légendaires de ce grand paria n'eussent été con- nues de tous, quel écrasement, si on eût pu le faire condanmer comme escroc. Mais l'honneur de Thom- me, comme la lime, résista aux dents des serpents.

Le génie de notre prisonnier ne resta pas confiné dans les murailles d'un cachot. Un nouveau journal se fonde, la Voix du Peuple (septembre 1849) ^^ c'est là, dans cette lice, qu'il va se mesurer avec le seul homme qui ait osé l'affronter directement avec

I . Ce sont : Jules Lechevallier qui, à côté de la Banque du Peuple, avait établi un Syndicat de production et de consom- mation puis d'illustres inconnus : Chipron, Ghertier, Dubuc, Lavoye, Lefaure, Ramon de la Sagra.

Lagarde 3

3o

Bastiat (i), le protagoniste ardent de l'économie libé- rale. La rencontre eut lien sur un champ brûlant : la question de légitimité de l'intérêt. La polémique, courtoise chez ces deux hommes qui s'estimaient et reproduisaient les articles de leur adversaire dans leur propre journal, débuta par une première Lettre de Bastiat du 12 novembre 1849 et finit par une sixième réponse de Proudhon le 10 février i85o. Ces assauts entre deux jouteurs renommés tinrent pendant trois mois les esprits en suspens. Il semblait à voir Tanxiété générale, que 'le sort de la Révolu- tion dépendait d'un tournoi d'économistes ; à vrai dire, le grand nom des antagonistes était bien fait pour rendre l'aflaire passionnante. Au fond, nous pouvons dire, aujourd'hui, que les faits sont loin de nous et peuvent être jugés sans passion, que cette polémique ne fut qu'une équivoque. Pour être im- partial, nous dirons que des craintes intéressées et bourgeoises clamèrent trop haut la victoire de Bastiat, En réalité, ni l'un ni l'autre ne furent battus, parce qu'ils s'obstinèrent à rester chacun sur leur terrain. Du moment que ce dernier avait prouvé la légitimité de Tinté rêt et que Proudhon l'avait tou- jours admis pour l'époque antérieure et courante, la question restait pendante.

<:< Oui, disait l'auteur des Contradictions, dans sa deuxième réponse (2), l'intérêt du capital a pu être considéré comme légitime dans un temps, non,

r . Bastiat (né dans les Landes) semblait affecter des allures antiproudhoniennes. Aux Contradictions Economiques de Proudhon il avait répondu par les Harmonies économiques.

a. Article du 3 décembre 1849 ^^ ^^^ ^" peuple. Voyez Mélanges (3« vol., p. ai4).

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il ne peut plus Têtre dans un autre Il ne Test

plus maintenant que cette centralisation (du crédit et de la circulation) est devenue une nécessité. de r^poque, parlant un devoir de la société, un droit du citoyen. C'est pour cela que je m'élève contre l'usure. Je dis que la société me doit le crédit et l'escompte sans intérêt. » Donc, puisque Tintérêt jusqu'ici avait été légitime, il convenait d'examiner d'après quelles nouvelles conditions il perdait cette qualité. << Je vous le répète, ajoutait-il^ la question pour le socialisme est de faire qu,e ce quatrième élément qui entre dans la composition du prix des choses, à savoir l'intérêt du capital, se compense entre tous les producteurs et par consé(juent s an- nule. Nous soutenons que cela est possible; que si cela est possible, c'est un devoir à la société de procurer la gratuité du crédit à tous. »

C'était une invitation pour Bastiat à se placer dans les conditions indiquées par le système pour en vérifier la légitimité des conclusions. Or, celui-ci se récusait, répondant qu'il ne voulait pas poursuivre une chimère, que Proudhon réduisait la question à un pur essai théorique, et que, la pratique ayant jus- qu'alors légitimé l'intérêt, il ne pouvait ni ne devait s'aventurer au delà. Ainsi, si ses critiques de la Ban- que d'Echange sont justes, la véritable question : le crédit gratuit est-il oui ou non possible cT après les données de la théorie proudhonienne ^ n'a pas été théoriquement résolue. Proudhon, sur ses vieux jours, a porté un jugement sur cette polémique(i):

<( La mémoire de cet économiste (Bastiat) fort

I. Delà capacité politique des classes ouçrièreSy p. 1217 en note.

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honorable dans la pliii)ai t de ses opinions restera chargée, au jugement des hommes de bon sens, du reproche de mauvaise foi qu'il a mérité lors de la dis- cussion publique que nous eûmes ensemble en 1849. Je reconnaissais volontiers avec Bastiat, qu'en fait de crédit le simple particulier ne peut, sans rému- néralion, se dessaisir de ses capitaux pas plus qu'il n'aurait pu assurer une seule maison sans une forte prime ; puis, quand je voulais faire entendre à mon adversaire que le contraire aurait lieu en régime mutuellisle, Basiiat ne voulait plus rien entendre, alléguant que la mutualité ne l'intéressait en rien et qu'il se tenait pour satisfait de mon aveu sur les con- séquences du crédit que j'appelais unilatéral, afin d'éviter répithùte odieuse d'usuraire, »

L'économiste avait parlé pratique, le mutuelliste théorie ; chacun était resté sur son terrain. Pour si absorbante que fût une telle polémique, Proudhon se sentit tout à coup porté à regarder vers de nouveaux horizons. Dans le silence de la prison, revivant ses qua- rante ans d'une vie de luttes qui le laissait toujours seul sans un réconfort, il prit enfin le parti d'accro- cher au mariage une existence ballottée, pour trouver au sein d'une famille ce calme, celte sérénité de l'àme dont il se sentait dénué. Le hardi corsaire se décidait à entrer dans le port pour assurer une sécu- rité jusque-là douteuse. Ses amis lui présentèrent une jeune paysanne peu instruite, simple, mais avanta- gée du côté du cœur ; il se maria.

La polémique journalière se continue encore jus- qu'en mai i85o, la Voix du Peuple tombe etrepa- raît un mois après sous le nom : Le Peuple de i85o pour mourir en octobre de la même année. A par-

sa- lir de ce moment Proiidhon ne s'occupe plus de journalisme ; la grosse to:i:*menle est passée, la série de ses grands ouvrages va recommencer. Il fait d'abord un recueil de ses principaux articles en un volume inlilulé : Confessions d'un Révolutionnaire une coUecUon complète n'en sera faite que plus tard après sa mort par ses amis, ce sont les Mélan- ges en trois volumes puis écrit : Idée générale de LA Révolution AU xi\^ siècle (i85i) en môme temps qu'il travaille à unpetit opuscule sur la : Philosophie DU ProGRÈs qui, par suite de circonstances étrangè- res à la volonlé de l'auteur, ne paraîtra qu'en i853. Survient le coup d'Etat du 2 décembre; la réaction est brisée dans l'Assemblée; le plébiscite ratifie l'acte du prince président dont les pouvoirs sont proro- gés ; un seul homme à nouveau se charge de guider les destinées de la France. Tandis qu'on arrête les représentants royalistes, on délivre les républicains antérieurement emprisonnés. Malgré ses anciennes attaques contre Louis-Napoléon, Prc^udhon est gra- cié. Prévoyant alors que la réaction vaincue cher- cherait à gagner le nouveau chef sous le fallacieux prétexte d'amener la concorde des partis, établirait ses influences dans son entourage imméJiat, s'entre- mettrait comme une muraille entre le peuple et lui, annihilant ainsi par ses secrètes menées les velléités socialistes du nouvel empereur il écrit: La Révolu- tion SOCIALE démontrée PAR LK Coup d'Etat il adjure Napoléon III, le représentant de l'idée révo- lutionnaire, de ne pas nienlir à la Révolution. Qu'il se défie de ses conseillers, qu'il suive dans son pro- cès le développement des principes qui l'ont porté au pouvoir^ sous peine d'être rejeté par eux s'il les

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renie. Proudhon avait vu jusle. L'incident suivant le prouvé. L'imprimeur fut menacé par le ministère de rintcrieur du reirait de son brevet s'il publiait l'ou- vrage susdit. C'était le bâillon mis sur la bouche de l'auteur. Proudhon écrit aussitôt à l'empereur qui donne l'ordre de laisser vendre, donnant ainsi l'exem- ple d'un prince plus libéral que ses ministres (i).

I. S'il déjoua les plans de ses ennemis et les dévoila, ceux- ci devaient s'en vengera brève échéance. Onluifit une guerre à coups d'épingles à propos de son premier ouvrage de philolo- gie : Essai de grammaire générale dont un libraire de Besançon avait retrouvé les feuillets chez un épicier pour les réimprimer et les mettre en vente au nom de Tauteur. Atteint dans son droit de propriété littéraire, après avoir obtenu gain ùc cause devant le tribunal de commerce, Proudhon perdit en Cour d appel (le point de droit fut écarté, ce qui rendait l'arrêt irré- formable en Cassation). Le clergé avait poussé de toutes ses forces à provoquer ce procès. On voulait prouver que V athée (absurdité, puisque Proudhon croyait en Dieu, mais non à la façon des dogmatiques) avait brûlé aujourd'hui ce qu'il adorait hier, qu'il n'était pas toujours parti en guerre contre les idées bibliques, puisque dans son premier ouvrage il admettant : l'hypothèse d'une langue première, d'un couple premier, d'une révélation première, d'un absolu, etc. Que prouvait cela? qu'en fait de linguistique, Proudhon s'en était tenu à celte époque aux théories de l'abbé Bergier. Changer d'opinion par la pro- gression des idées et une plus grande recherche des vérités scientifiques n'est pas une apostasie. Quand les hommes seront pénétrés de cette vérité que la vérité n'est pas une, qu'en toute négation comme en toute affirmation il y a tout à la fois du faux et du vrai indélimi tables sur leurs confins et que les aspects d'un objet sont kaléidoscopiquement multiples, alors la tolérance régnera sur la terre. On ne traitera plus de renégat qui plus lard autrement a pensé qu'en sa jeunesseet l'on nese posera plus soi-même, en critiquant son prochain, comme un Dogme incarné. Ce degré de perfectibilité est-il réalisable? Nous n'avons pas la faiblesse d'espérer une telle vertu des hommes.

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Le coup d'Etat, ayant mis fin à la crise économi- que, fut le signal d'un rcvcil d'aulant plus intense que le marasme antérieur avait élé long et pénible. Une vertigineuse reprise des affaires releva l'indus- trie, l'agriculture et le commerce, mais entraînant hélas ! avec elle, cette plaie de la prospérité qu'on nomme agiotage. Le Manuel du Spéculateur a la Bourse (i), paru en i853, répondait à un besoin du public de connaître les mystères de la hausse et de la baisse, de ce jeu de bascule qui jelte les uns dans les bas-fonds de la misère et guindé les autres sur des pinacles d'écus. L'auleur y dénonçait au mépris public et à la surveillance de l'Etat les brigandages de la spéculation faits sous le couvert de la légalité.

A ce moment, Proudhon éprouve une lassitude. Son dernier ouvrage n'avait paru que sous l'ano- nymat. Ne pouvant plus s'occuper de journalisme, gêné dans la publication de ses livres et voulant, d'autre part, soustraire sa petite famille aux perpé- tuels mécomptes d'une vie au jour le jour, il semble renoncer à ses attaques et cherche dans une posi- tion fixe, une ancre de repos au perpétuel ballotte- ment de son existence, Vaurea mediocritas sa vieillesse viendrait doucement s'écouler. Le prince Jérôme Napoléon qui le tenait en haute estime pour l'élévation de son caractère était de ses amis. Il songea, par son entremise, à faire patronner auprès du pouvoir la compagnie Murray pour l'obtention d'une concession d'une ligne de chemins de fer de Mulhouse à Besançon. La concession obtenue, à raison de ce service et de sa compétence toute spé-

I. Fut fait en collaboration avec son ami G. Duchêne.

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cîale, Proudhon devait recevoir un emploi considé- rable dans Fexploitation, près de son pays natal son âme falîguée aspirait à revenir pour goûter un repos inconnu. L'esprit aiguillé sur cette nouvelle voie, l'aspirant administrateur formule ses idées économico-administratives dans la brochure : Des Réformes a opérer dans l'exploitation des Che- mins DE FER (i855). Il y préconise l'abaissement des tarifs et le contrôle des compagnies par l'Etal. Mais, hélas ! peine perdue, contre la compagnie Murray, la puissante bourse des Pereire l'emporta. Proudhon se voit donc condamné à écrire pour vivre au jour le jour.

Vers le même temps c'est l'année de la pre- mière exposition universelle française et l'empereur a chargé le prince Napoléon d'une enquête, au sujet d'une affectation ultérieure du Palais de l'Industrie ayant pour but l'amélioration sociale des classes inférieures ce dernier vient demander à notre économiste, comme à tant d'autres, de formuler ses opinions à ce sujet. Proudhon en profite pour condenser dans son Projet d'Exposition perpé- tuelle (i 855) ses théories socialistes de 1848, et réé- diter, avec de légères retouches d'adaptation, le sys- tème qui doit donner la solution du problème social.

Le Palais de l'Industrie doit servir de comptoir de vente de produits perpétuellement exposés et ven- dus directement aux consommateurs par les pro- ducteurs réunis en une association à forme de société par actions dont les neuf dixièmes Proudhon fait toujours la guérie au métal seront versés en pro- duits. Des billets à peu près identiques à ceux de la Banque d'Echange seront émis par Tassociation quj

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de plus, pourra fournir aux ouvriers la matière pre- mière nécessaire à leur travail et qu'ils viendront exposer pour la vendre lorsqu'elle sera manufac- lupée.

Nul besoin est de dire que ces idées ne furent pas appliquées ; on ne voulait plus se prCtcr à ce genre d'expériences. De i855 à i858 Tauteur ne fait rien paraître. Il travaille à réunir les éléments d'un vaste ouvrage, d'un essai de philosophie populaire dédié à Monseigneur le Cardinal Mathieu, archevêque de Besançon, qu'il accuse d'avoir manqué à la dignité humaine pour avoir livré, à un biographe intolérant cl de moralité douteuse (i), des renseignements que lui seul, de par ses fonctions ecclésiastiques, pou- vait avoir sur sa vie privée, sacrée, inviolable atout homme digne de ce nom. C'est De la Justice dans LA RÉVOLUTION KT DANS l'Eglise (i858), vastc étudc du développement antinomique des deux grandes manifestations populaires : la Révolution et l'Eglise, et réduction antithétique des deux idées qu'elles représentent : la Justice et la Religion. (C'est donc toujours la méthode hégélienne de la thèse et de l'an- tithèse qui réapparaît). Qui l'emportera de ces deux antiques Contradictions pour établir la vertu parmi les peuples ? La Révolution parce qu'elle pose la Justice, loi nouvelle, comme une synthèse l'homme, aflirmant ses droits dans le respect de ceux d' autrui, fond la loi d'amour posée par le Christ dans sa Religion avec la loi d'égoïsmc du paganisme antérieur d'où elle était contradictoirement issue ; le tout est entremêlé de défenses personnelles et d'au-

I . M. De Mirecourt {alias Jacquot) auteur de Biograpliies.

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tobiographies, puisque Fauteur répond aux calom- nies d^un biographe qu'il méprise en ne s'adressant qu^au cardinal Mathieu. Cet ouvrage, non un simple factum, mais véritable encyclopédie (4 volumes) sur ridée de Justice parut encore séditieux àrautorité. Proudhon comparaît à nouveau devant la Cour d'as- sises et sans doute pour donner à une phrase de son livre, cause de la poursuite, Tévidence de la vérité :

a Voilà bientôt quarante ans que je travaille et, pauvre oiseau battu par Torage, je n ai pas encore trouvé la branche qui doit abriter ma couvée » (i)

on le condamne à trois ans de prison et 4000 francs d'^amende. Ne pouvant parvenir à faire réformer cet arrêt, il part pour Bruxelles sa famille vient le rejoindre (juillet 1 858).

Là, comme tous les exilés politiques français, il vit de sa plume en écrivant des articles dans r Office de publicité; c'est surtout la propriété littéraire qu'il y attaque. En iSSg, la guerre entre le Piémont et la France d'une part et l'Autriche de l'autre lui sug- gère La guerre et la Paix (1861), il justifie le droit de la force comme droit primordial de l'huma- nité, mais pendant que celle-ci entre dans la voie du progrès, celui-là la suit et se transforme en s'amé- liorant jusqu'à sa complète négation dans une société future le TRAVAIL seul sera pris comme fondement social. La même année, le conseil du canton de Vaud ayant mis au concours la recherche d'un impôt satisfaisant à toutes les exigences de la justice, de la commodité et d'une bonne répartition, Proudhon concourt et obtient le prix avec sa Théo- rie DE l'Impôt (1861).

I, De la Justice dans la Révolutioriy i«' vol., p. a38.

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encore, toujours avec la même méthode, il obtient des vues originales. Après avoir posé « que ce que FEtat donae aux citoyens en services de tou- tes sortes doit être l'équivalent exact de ce qu'il leur demande soit en argent, soit en travail ou en pro- duits » (i), il donne à Timpôt le caractère d'nn acte d'échange. On le voit, c'est une question de récipro- cité de services, de rapports s'établissant par Féga- lité de leurs deux termes contradictoires et réalisant une équation, schème algébrique de l'économie sociale et de la justice ; voilà pour la théorie ; quant à la pratique : un budget stable dans un pays bien équilibré ne doit pas excéder le vingtième du revenu total (a). De plus TEtat ayant une dotation fixe de i \& à prélever sur la rente foncière (Proudhon appelle rente foncière ce qui reste au cuUîvatcurdcs produits de la terre qu'il cultive après remboursement des frais de culture) (3) les 3/5 du budget seraient assu- rés de ce cAté, les 3/5 restant répartis sur le reste de la nation (4). Mais il est bientôt détourné de ces questions financières. Les préoccupations intei*^ nationales que la question de l'unité italienne susci- tent en Europe absorbent son attention.

Après avoir remanié dans les Majorats litté- RAmEs (1862) ses anciens articles de « l'Oflice de publicité )> il en écrit dans le même journal de nou-

1. Théorie de nmpà(tf première édition, chap. II, par. i, page 47.

2. Que dire à notre dpoque le budget égale le 1/6 du revenu total.

3. Théorie de F Impôt, p. 253.

4. Même ouvrage, p. 288.

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veaux contre la théorie de runificalion italienne en développant ses argumcnls ea faveur de la synthèse fédéralisle. Les Belges trop susceptibles, craignant pour l'indépendance de leur pays depuis qu'un Napoléon régnait sur les Fratiçais, crurent à une propagande tendancieuse et prirent Proudhon pour un agent annexioniste au service de Tempereur. Devant Témcute qui vint gronder autour de sa mai- son, l'éternel persécuté dut quitter Bruxelles et ren- trer en France dont la loi d'amnistie de 1869 lui laissait le libre accès. Fixé de nouveau à Paris, il voulut donner à la Fédération une base théorique, plus d'autorité à l'idée fondamentale de la récipro- cité d'échange, de l'équation sociale transposée dans le domaine politique et publia: Du Principe fédéra- TiF (i863), où, après avoir constaté que la monar- chie et la démocratie ne peuvent exister dans leur manifestation absolue, que la pratique n'a abouti qu'à des transactions entre ces deux termes extrêmes tombées les unes après les autres, il trouve l'équilibre parfait dans la Fédération qui permet aux Etats ^ indépendants, pour si petits qu'ils soient, de se défendre contre les grands empires, en assurant par une confédération la mutuelle garantie de l'intégralité de leur territoire ou la protection de leurs libertés, tandis qu'au point de vue économique par l'union douanière les intérêts du commerce et de Tindustrie restent sauvegardés (i). A ce moment, Proudhon semble épuisé par un travail intensif et continu. Mais une santé chancelante n'est pas pour lui une entrave, Tinterminable série de ses ouvrages s'al-

I. Du Principe fédératif, chap. XI, p. m.

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longe toujours. Les élections de i863 ayant fait arriver au Corps législatif des candidats de Topposition républicaine qui, d'après la Constitution, devaient prêter serment de fidélité à rempcreur, dans la brochure : Les Démocrates assermentés^ c'est Tabs- tention qu'il recommande aux électeurs, attitude plus digne que celle de ces tribuns brouillons prêts au parjure envers le monarque ou à la duperie envers le peuple. 11 écrit dans le Messager de Paris de Nouvelles Observations sur l'Unité ita-

m

LiENNE (i864) et tombe enfin ayant eu juste le temps de dicter à un ami la conclusion d'un ouvrage-pro- gramme : De la Capacité politique des classes ouvrières (i 865) où,toul en combattant la contrainte de la force reconnue dans le droit de coalition et de grève, il recommande aux ouvriers l'abstention politique et surtout une alliance nécessaire avec la classe moyenne. Il finit sur cette pensée de con- corde (i) terrassé, à Tage de 56 ans (16 janvier i865), par une maladie de cœur dont il soufl'rait depuis longtemps, laissant à des amis dont le dévouement égalait l'admiration ressentie pour ce grand et ans- 1ère génie, le soin de mettre ordre à ses écrits et de les publier après en avoir rempli les vides et donné la dernière forme. Ses exécuteurs testamentaires : Langlois, Duchêne, Chaudey, Rolland, Bergman le vieux camarade d'école, Delhasse trouvèrent tant d'ouvrages en chantier que Ton reste étonné devant une telle puissance de travail, une telle ampleur de vues pour mener de front des développements si peu connexes en apparence. Ce sont :

1, Delà Capacité politique des classes ou^rièreSy chap. IX, p. 346.

!• Du PRINCIPE DE l'aRT ;

Théorie de la Propriété ;

3** Géographie politique et Nationalité ;

France et Rhlx (réfatatioa d'Amédée Thierry) ;

Théorie du mouvement constitutionnel en Europe ou qu'est-ce enfin que la République?

6o Histoire de Jéhovah ;

'f Conclusions sur les Evangiles et la vie de Jésus ;

Histoire de Pologne;

9*» Parallèle entre Napoléon I*' et Wellington (réfutation de Thiers) ;

lo" De la Pornocratie ou les Femmes dans les TEMPS modernes ;

1 V Les Normaliens ;

12° Histoire condensée de Napoléon I«' d'après Thiers ; -

13° Critique littéraire (Revue. V. Hug^, Renan, Lamartine) ;

\!\Q Cours d'Economie politique ;

i5o Suite du Spéculateur a la Bourse (nouveau Manuel) ;

i6o Mélanges (i) (articles sur divers sujets).

De tous CCS ouvrages, quelques-uns étaient à pey. près achevés. Ce sont :

Du Principe de l'Art sujet d'esthétique, conte- nant des appréciations originales mais ne justiGant pas un titre trop ambitieusement philosophique. On aurait plus justement l'intituler : Défense de

I. Ses amis firent rééditer sous un format uniforme ses anciens ouvrages sous le titre Œuçres complètes par opposi- tion aux Œui^res posthumes qu'ils devaient parachever.

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l'art réaliste dont le peintre Courbet était alors le plus renommé représentant.

La Théorie de la Propriété à laquelle Proudhon travaillait depuis i86:a semble répondre, au crépus- cule de sa vie, à Tinterrogation dont il titrait son premier mémoire socialiste à l'aurore de sa fulgu- rante carrière.

Cet ouvrage peut être présenté comme un chef- d'œuvre de sagesse. Oui, la propriété est légitime et pour la découvrir telle, ce n'est pas dans son prin- cipe qu'il faut chercher celte légitimité comme tous les économistes l'ont fait jusqu'ici on en revien- drait aux premiers errements mais dans sesjins(i). On doit, par raison, accepter les abus delà propriété et permettre cet absolutisme, pour si vicieux et antisocial qu'il soit, pour n'être pas écrasé par celui de l'Etat auquel il fait contrepoids. C'est la pro- priété qui a provoqué toutes les réformes, toutes les chutes de dynasties, depuis la loi de Licinius Stolo (376 avant J.-C.) en passant par la Grande Charte de Jean sans Terre jusqu'à la Révolution française. C'est par elle que l'individu, assuré de sa liberté, trouvera la place de sûreté de son indépen- dance antithétique de la puissance de concentration de l'Etat. On ne saurait détruire sans péril pour l'humanité ce « pivot » ce « grand ressort de tout le système social » (2).

De la Pornocratie nous révèle chez un Proudhon misogyne la plus belle des vertus humaines, la chasteté, la plus haute des expressions de notre

1. Chap. VI, p. laj. u. Caiap. VIII, p. 208.

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énergie. Ses mœurs pures qui le recommandent au respect des générations de plus en plus frivoles, s'indignaient contre ce règne occulte d'un type nou- veau « la jolie femme » dont la puissance faite des faiblesses de F homme s'étend à toutes les classes de la société, infiltrant dans les couches populaires une dépravation de plus en plus profonde. Devant ces filles d"Eve organiquement et psychiquement inférieures, ce qui rend Icifr mentalité incertaine, sa conscience ne fait point de courbettes. Il les parque toutes dans une caste à part en leur épinglant durement sur le dos l'étiquette de pornocrafe.

De riIiSTomK de Jkhovah, des annotations épar- ses sur la Bible, les Evangiles, les Actes des Apô- tres, l'Apocalypse seuls existaient. Le tout fut rassemblé pour paraître sous le titre : La BmLB

ANNOTÉE.

Les autres ouvrages ne méritent point d'être ana- lysés ; la facture de Proudhon ne s'y reconnaît plus confusément perdue sous la trame tissée par ses amis. L'idée reste morte avec Tauleur.

Et voilà réduite en quelques pages Thistoire d'une personnalité forlc dont l'activité sans faiblir ne fut qu'une longue trouée dans les rangs épaissis d'éner- gies contraires. Mais maintenant que la mort a cou- ché ce lutteur dans la tombe, que les partis n'ont plus la passion comme excuse à la témérité de leurs jugements, détruisons les calomnies que nous avons vues s'élever du vivant de l'homme et rétablissons une grande mémoire. Quand nous aurons montré ce que fut Proudhon dans sa vie publique de poli- ticien— de socialiste d'écrivain réservant pour un dernier regard le suave tableau de quelques attitu-

des de sa vie privée, que ressentira le lecteur d'abord prévenu contre lui ? De grands étonnemenls et une profonde admiration !

Proudhon homme politique, Nous savons déjà qu'il ne prit cette allure qu'après la Révolution de février. Jusque-là s'occupant exclusivement de scien- ces, ses ouvrages même les plus âpres dans la forme étaient restés letlre close pour le vulgaire et inacces- sibles aux intelligences en respect devant la moyenne. A partir de ce moment, c'est pour le peuple qu'il écrit, pour les prolétaires surtout dans lesquels il se compte avec une légitime fierté. Seul capable d'exprimer des misères ressenties, il regarda comme un devoir d'être le porte-paroles des malheureux et quand Proudhon se créait des devoirs, l'exemple de sa vie le montre, rien ne l'arrêtait. Et d'abord, con- dition essentielle pour le politicien d'une espèce rare dont le caractère est fait de bonne foi, il n'aimait pas la politique. Il l'avait jusque-là combattue, la nécessité l'y jeta, mais sans vaincre sa répugnance. « La science, avait-il dit, répudie toute alliance avec la politique et bien loin qu'elle en attende le moin- dre secours, c'est par la politique qu'elle doit com- mencer l'œuvre de ses exclusions» (i). Et puisqu'il l'excluait du champ scientifique, après n'avoir pu la rayer du nombre de ses multiples occupations, quelle définition en donnait-il plus tard, l'expérience faite? a Dans les conditions actuelles la politique est Vart équivoque et chanceux de faire de Tordre dans une société toutes les lois de l'économie sont mécon-

I. Contradictions économiques (icr vol.). Chapitre VII, p. 817.

Lagarde 4

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nties^ tout équilibre détruit, toute liberté comprimée, toute conscience gauchie, toute force collective con- vertie en monopole », c'est-à-dire d'ordonner avec du désordre. Oui, art équivoque et chanceux s'étalent comme une lie les platitudes écœurantes vis-à-vis du corps électoral, les promesses vite oubliées, une pseudo-habileté consistant à différer les difficultés au lieu de les briser ou de les franchir, une absence d'esprit de suite, d'unité de vues, etc., réduisant l'homme à l'état d'individu anonyme, une dépersonnalisation progressive des soi-disant capa- cités directrices, une perte lamentable, en un mot constatée de nos facultés virilisantes : la volonté et Vénergie et la transformation d'un agrégat d'unités vulgaires en un troupeau obéissant, sans conscience, aux volontés d'un chef dont la cocarde diaphane change de tons suivant les milieux. Ah! la répu- gnante politique est encore bien moins que la lutte des partis, elle n'est que la plate manifestation du parti pris !

Si donc, Proudhon s'engagea dans cette galère, on peut dire, à son entière justification, que ce fut par devoir et forcé par les circonstances.

« j'étais revenu à Paris fin 47» écrit-il à Berg- man (i) (5 mars i854) et je m'y trouvais occupé de mes études favorites, quand la révolution de Février éclata. Je passai dans la retraite les deux premiers mois, mars et avril, suivant le cours des événements et souffrant dans mon âme de l'affreuse situation je voyais notre pays. La faveur non recherchée par moi de quelques démocrates, puis, les attaques non

I. Sainte-Beuve. Biographie de Proudhon^ p. 3oo.

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provoquées de ma part des journaux me lancèrent dans la politique active. » Et les raisons, s'il vous plaît, de cette hésitation première ? Il les donne dans son journal Le Peuple (i) après un an d'expé- rience politicienne.

« Je pleurais sur le pauvre travailleur que je con- sidérais par avance Kvré au chômage, à une misère de plusieurs années, sur le travailleur à la défense duquel je m'étais voué et que je serais impuissant à secourir. Je pleurais sur la bourgeoisie que je voyais ruinée, poussée à la banqueroute, excitée contre le prolétariat et contre laquelle l'antagonisme des idées et la fatalité des circonstances allaient m'obliger à combattre, alors que fêtais plus que personne dis- posé à la plaindre. » Langage sublime et surprenant pour des esprits prévenus contre un homme repré- senté par ses ennemis qu'il plaignait comme un nou- vel Antichrist. Ah ! que la postérité vénère cette grande mémoire !• Sa sincérité qui n'est point de façade reste d'accord dans ses actes comme dans ses écrits. Que fait-il pendant l'émeute qui renverse Louis-Philippe ? Après avoir mis au service de Flocon (3) ses aptitudes de typographe pour compo- ser une proclamation aux Parisiens, et, son travail achevé, aidé à porter des pierres à une . barricade, sur la fin de la journée, au moment l'on apprend que l'émeute est victorieuse l'instant^ semble-t-il est propice pour tirer sans danger les marrons du feu Proudhon remarquez l'altitude ! n'ayant pas

' I. Article du 19 février 1849. 2. Un des chefs de rinsurrection, membre du Gouverne- ment provisoire.

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d^honneurs à demander ni d'ambitions à satisfaire y rentre tranquillement chez lui pour réfléchir sur le s événements. Mais celte sérénité devait être bien vite troublée. Des attaques incessantes dont Timposture seule égalait la violence, rinsuffisance des nouveaux gouvernants qu'un pénible effarement faisait buter contre tous les obstacles, la conscience de Tincons- cience générale le forcèrent à rappeler les polémistes à la pudeur, le gouvernement au sens de la réalité, le peuple au sentiment de ses justes droits. 11 sentait fortement que la Révolution, fruit terrible d'une éco- nomie méconnue, antérieurement contrariée dans ses conditions, tombé en des mains débiles qui croyaient tenir un hochet, allait être elle-même com- primée dans son germe et provoquer de dangereux éclats.

Une crise économique exigeait dés remèdes exclu- sivement économiques. Faireembaucher les ouvriers dans le simple but de différer des émeutes probables et leur faire accomplir un travail stérile dans les ateliers nationaux, c'était prolonger la crise et courir à des catastrophes. II fallait au contraire rendre le travail- leur indépendant en lui fournissant les moyens de tra- vailler intégralement pour lui-même et d'échanger ses produits contre ceux des spécialités différentes dont il aurait besoin, échange facilité par la consti- tution d'associations ouvrières autonomes et indé- pendantes. L'ouvrier ne doit pas être un mendiant de l'Etat qui, par essence, est et doit rester étranger aux solutions de l'économie sociale (i).

Proudhon prévoyait l'orage. Il voulait détourner

. Article du 4 mai 1848. Représentant du Peuple,

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sur le champ économique tous ses articles de celte époque contiennent la même idée un flot d'énergies inactives, qui, sous les mécontentements et les excitations politiques, déborderait en émeutes, en rompant toutes les digues. Déjà, l'Assemblée Cons- tituante en nommant les membres de la commission executive avait exclu les socialistes entrés dans le gouvernement provisoire et ces éliminés préparaient un retour offensif. Ecœuré, impatienté par Tineptie des gouvernements, il veut les avertir, leur montrer le danger ils courent aveuglément : « Quand la nation aura dévoré son avance, quand le pays sera sans production et sans commerce, quand les ouvriers démoralisés par la politique des clubs et par le chômage des ateliers nationaux, se feront soldats pour vivre...

« Oh ! alors, vous saurez ce que c'est qu'une révo- lution provoquée par des avocats, accomplie par des artistes, conduite par des romanciers et des poètes ! Réveillez-vous de votre sommeil, montagnards, girondins, feuillants, cordeliers, jansénistes et babou- vistes ! Vous n'êtes pas à six semaines des événe- ments que je vous annonce ». II écrivait ces lignes le 2 avril (i) prophétisant presque jour par jour les ter- ribles journées dexuîn. Le gouvernement averti, l'an- tidémagogue se tourne alors vers les ouvriers ses

I. Proudhon clait d'une perspicacilé étonnante. Ainsi il prévit réiection d'un autocrate comme président de la seconde République. Sous l*Empire il présidait la réapparition du régime parlementaire. Il parle même quelque part du service militaire obligatoire pour tous réduit à trois ou deux ans d'acti- vité. On pourrait en citer de plus nombreux exemples.

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frères, et les supplie de ne pas enfoncer le poîjfnard dans le sein de la patrie leur mère : « Ayez pitié de la France, ayez pitié du prolétariat, ayez pitié de cette bourgeoisie elle-même dont vous ne pouvez con- cevoir les tortures. Ne voyez-vous pas que c'est sa ruine qui la rend furieuse? La ruine, la banqueroute, la hideuse banqueroute, et puis la honte, et puis la misère : Voilà ce que la bourgeoisie exaspérée pour- suit dans le sang du prolétariat.

« Voulez-vous donc pour venger cent cinquante de vos frères (i) faire promener Fange exterminateur sur tout le pays ! Les funérailles de la patrie ! Est-ce rindemnité que vous réservez aux parents des victimes ! Telle ne doit pas être votre politique, citoyens 1 Tuer des hommes est la pire méthode de combattre des principes. C'est par l'idée seulement que nous pouvons triompher de l'idée. Or, Tidée, vous la portez en vous-mêmes, comme vous possé- dez en vous-mêmes les moyens de la réaliser.

« Quoi ! Vous savez vous compter, vous savez vous organiser pour le combat et vous ne savez pas vous organiser par le travail.

« Quoi ! vous vous donneriez rendez -vous au nom- bre de cent mille pour attaquer le gouvernement et vous ne sauriez vous donner rendez-vous au nom- bre de cent mille pour attaquer le privilège !

« Vous n'avez d'attraction que pour détruire ; vous êtes sans sympathies dès qu'il s'agit de créer... Citoyens la patrie est en danger.

«... Jusqu'à ce que nous ayons épuisé les moyens économiques, je proteste contre les moyens de vio-

I. Allusion à une émeute réprimée en province.

Si- lence. Que le sang inutilement versé retombe sur la tête des agitateurs (i) 1 » Esprit pondéré, noble Proudhon ! pourquoi faut-il que ta mémoire si vite oubliée ne fasse plus d'adeptes ; dans un temps de révolution tu oses implorer la pitié pour des bourgeois tes ennemis dont tu comprends les tortures. Comme tes attitudes sublimes rabaissent par leur constrate le geste humilié de nos politiques contemporains, qui, pour se montrer purs de toute compromission se donnent devant la galerie le sot mérite de Tintransi- geance ! Et c'est toi qui tiens la branche d'olivier, toi, le défenseur du drapeau rouge? Oui le défenseur au nom de la liberté, mais non le partisan ! En effet, pourquoi le POUVOIR mentant à l'idée de force qu'un pareil nom inspire prend-il peur devant un carré de drap rutilant. Une aspiration réalisée dans un insigne palpable et sensible soutient, c'est vrai, les convictions de ses adeptes^ mais par contre-action, les aspirations contraires n'en sont à sa vue que plus fortiflées. Que la liberté des emblèmes soit décré- tée et que le drapeau rouge sorte librement dans les rues pour que les travailleurs, des hommes, le regardent en face, lui et les insurgés, des enfants, qui le portent. Ouvriers de toute classe et de toute catégorie qui d'après les commandements proudhoniens fondez sur le seul Travail votre éman- cipation sociale, ne soyez plus fascinés par ce sym- bole outrageant des misères de la guerre civile ; répondez aux appels et aux provocations par le bruit de vos marteaux et de vos limes ; les éléments sub- versifs prêts à déborder reculeront et l'étendard de

'I. Article du Représentant da Peuple ^ 4 niai i848.

'sang qui les abrite tombera de lui-même dans la boue.

Proudhon pouvait donc sans contradiction, en deux attitudes superficiellement diverses, rester fidèle à la même idée. Mais les prophéties de Gassandre sur les malheurs de la nouvelle Troie ne furent point, hélas! écoutées. Le i5 mai, la populace envahit la salle des séances; un chef de club, Huber, monte à la tribune et proclame l'Assemblée dissoute. Le peuple, par acclamation, se compose un gouverne- ment à lui avec Louis Blanc, Barbés, Blanqui, Albert, Raspail, Cabet, Considérant et Proudhon qui n'avait rien fait pour obtenir un pareil honneur. Mais sur la fin de la journée l'émeute fut réprimée et les meneurs poursuivis. A partir de ce jour, la réaction s'accentua trop décisive. Les ateliers natio- naux créés le 28 février sur la proposition de Marie, membre du gouvernement provisoire, afin de battre sournoisement en brèche l'influence de Louis Blanc dont on attaquait le système théorique d'OaGANiSA- TioN DU Travail par une application pratique qui n'avait de commun qu'une quasi-synonymie, et de différer par un travail assuré à trop nombreux bras sans ouvrage le péril d'une émeute immédiate, furent dissous sur la proposition de Gourchot et de 'De Falloux, et les ouvriers de vingt et un à vingt- cinq ans invités le 21 juin à s'enrôler ou à partir pour la Sologne la main-d'œuvre pouvait être occupée à des travaux de dessèchement.

Des attroupements se forment, des murmures s'élèvent, l'orage s'amoncelle et pour y faire face l'Assemblée élève à la dictature un homme énergi- que, le général Gavaignac. Enfin l'émeute éclaté le

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^4 juin, dure pendant trois jours pour être en&u noyée dans le sang. Dans l'état de siège qui suivit, tous les journaux favorables à la cause populaire, même le Représentant du Peuple qui avait essayé de conjurer la crise, furent supprimés.

Pour n'avoir pu éviter des conséquences aussi écrasantes pour l'avenir du prolétariat, Proudhon malgré ses appels à l'apaisement par voie de presse pourrait être taxé d'insuffisance. On pourrait lui reprocher d'être resté pour la politique comme pour la science économique un homme de cabinet. Si, avec l'immense popularité qu'il s'acquit auprès des prolétaires d'abord par sa réputation de science puis par la vigueur de sa polémique, la fermeté de son bon sens, la pureté de ses mœurs, etc., il avait joint l'action à la pensée, s'il avait souligné ses théo- ries des gestes d'un tribun, s'il avait paru dans les clubs, non pour exciter la foule mais pour la conte- nir, tenant dans sa main toute l'opposition, faisant face au gouvernement qui tremblait devant l'émeute, il aurait été avec son esprit de justice, sa jnodéra- tion raisonnée et des aspirations larges qui ne s'ar- rêtaient pas au strict intérêt d'un parti, le grand arbitre, l'homme prépondérant de la deuxième Répu- blique. Mais, observons-le, l'expérience a surabon- damment démontré, qu'une fois dévoyé, le peuple ne sait plus distinguer ses vrais amis et se rue der- rière des brouillons dont le langage intempérant et l'exubérance d'allures sont naïvement pris par lui comme la marque d'une volonté forte alors qu'elles n'en sont qu'un plagiat, qu'une caricature. Et puis, Proudhon répugnait tant aux manifestations exté- rieures, éternels mensonges de la vie publique, il

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combattait tellement Tenflure chez les autres, que par simple effet de réaction, c'est, malgré sa renommée, dans son cabinet qu'il pensait la Révolution. Aussi, dans ce penseur réfléchi, dans ce théoricien inébran- lable qu'une méthode dialectique rendait invincible, les monarchistes s'achamaient-ils cqmme sur le plus ferme soutien des idées avancées. Ils furent malheu- reusement soutenus contre lui par presque tous les membres de la gauche de l'Assemblée, qui ayant à satisfaire des ressentiments personnels petits hom- mes, petites idées ! (on sait que notre polémiste

dans son amour de la vérité n'épargnait pas les plus dures critiques à ses alliés) se liguèrent avec eux pour le réduire au silence. Elu le 4 j^îû, notre nou- veau représentant avait, le 3i juillet, présenté un projet d'impôt sur le revenu tout de circonstance comme un moven de faire cesser la crise économi- que. Dans son discours modéré comme une disserta- tation scientiflque, prononcé au milieu des interrup- tions et des insultes sur lesquelles tomba son silence dédaigneux, il demandait à imposer du tiers le revenu des biens meubles et immeubles de certaines caté- gories. De ce tiers on devait faire deux parties, deux sixièmes par conséquent, dont l'un reviendrait aux contribuables, l'autre à l'Etat. La taxe devant durer trois ans, il resterait un excédent de 200 millions, futur capital d'une banque nationale pour l'éman- cipation du prolétariat par l'établissement d'un cré- dit sinon gratuit du moins fait au plus bas prix pos- sible. Le projet fut rejeté à l'unanimité moins deux voix. Proudhon, dès lors, réserva ses théories pour la foi ardente du peuple, s'isolant dans l'Assemblée dans un silence farouche. Ce qui importait avant

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tout à ses ennemis, c'était de le dépopulariser, d'en- lever une tête au peuple qui n'avait jamais eu que des chefs de (île ambitieux et incapables, qualités jumelles du politicien normal. Aussi ne cessaient-ils de rappeler les paradoxes de sa troublante dialecti- que, son anarchisme, son athéisme, ses attaques con- tre la religion et de les travestir par ignorance ou le plus souvent par mauvaise foi. Les apparences étaient contre lui, il fallait que les esprits superficiels s'y prissent. Ces calomnies sont à détruire. Proudhon n'était ni anarchiste^ ni athée^ ni antireligieux. La preuve va en être faite.

Le grief d'anarchisme repose sur un passage noyé dans le premier MÉMomE sur la Propriété (i). « Gomme l'homme cherche la justice dans l'égalité, la société cherche Tordre dans l'anarchie*

<i Anarchie, absence de maître, de souverain, telle est la forme du gouvernement dont nous appro- ' chons tous les jours et que l'habitude invétérée de prendre Vhomme pour règle et sa volonté pour loi nous fait regarder comme le comble du désordre et l'expression du chaos » . Eh bien ! que peut-il rester d'une pareille formule, si on la passe au crible de l'analyse ?

Rien de ce qu'y voyaient les antiproudhoniens.

Observons d'abord qu'une telle opinion sur la marche des événements écrite sous le règne de Louis- Philippe était la simple négation du gouvernement personnel, de la prérogative royale. De plus, ab- sence de maître, de souverain » qui doit créer une

I. Qa est-ce que la propriété . a^ psivlie (paragraphe i», p, Q16). Œaçres complètes.

nouvelle a forme de gouvernement » c'est parla nier ranarehisme, négation de toutes les formes gouver- nementales — qu'est-ce autre chose que le maintien du même gouçernement sans avoir un« homme pour règle et sa volonté pour loi », c'est-à-dire débarrassé de ses moindres vestiges d'absolutisme !

Et quelle différence faire entre cette formule et celle de Thiers : « Le roi règne et ne gouverne pas », puisque le roi n'étant plus qu'un nom, ce le maître, le souverain » n'^est plus « l'homme » pris « pour règle et sa volonté pour loi ».

Les deux formules sont identiques. Thiers est-il un anarchiste? Non. Alors, Proudhon n'en est pas un non plus.

Cette simple analyse suffirait pour le justîOer s'il n'en avait pris soin lui-môme.

« La science du gouvernement, ajoute-t-il dans le même ouvrage (i), appartient de droit à Tune des sections de l'Académie des Sciences, dont le secrétaire perpétuel devient nécessairement premier ministre ». Abstraction faite des considérations à perte de vue qu'on pourrait tirer de cette conception attribuant aux capacités en le fondant sur le droit le soin de diriger le développement économique des nations : l'établissement d'une harmonie générale qui en naî- trait; la disparition de la politique, de ses haines, de ses discordes, de la dégradation générale qu'elle infiltre dans la masse, l'économie des énergies, etc., puisque Proudhon admet un gouvernement, une forme pour la société il n'est pas anarchiste, l'équi- voque n est plus que dans le mot : anarchie, employé

1. Qu est-ce que la propriété? p. 217.

par lui. Et d'abord comment Técrit-il? En deux tronçons : an^archie, la première syllabe étant sépa- rée par un trait d'union des deux dernières, ortho- graphe scientifique indiquant le sens strictement étymologique, extrait du grec : a (a privatif) négation de, 71 (comme liaison) «r/f^m commandement, volonté souveraine. C'est toujours nier un absolutisme, non le principe de gouvernement, ce qui est facilement concevable puisque un peuple sans souverain peut gouverner, soit directement, soit par ses représen- tants. Donc ce que le vulgaire entend par anarchie, négation de tçiite forme et qui est proprement et scien- tifiquement dénommé : amorphisme (i),Proudhon le répudie. Il prend bien soin de l'expliquer dans son Plaidoyer devant la Cour d'assises de Besançon qui l'acquitta et avertit en ces termes le public de ne point faire une aussi grosse confusion (a) : « Le ministère public n*a pas compris que le mot : anar- chie était pris en cet endroit (3) dans le sens de négation de souverain, c'est-à-dire substitution de la raison pure au bon plaisir dans le gouvernement. En un mot, rauteur croit à la science et ne recon- naît la souveraineté de personne. Mais dans sa défense, se conformant au langage reçu^ il s'est déclaré non anarchiste^ ce qui voulait dire : ami de tordre. »

Ainsi, sans aller chercher, preuve surabondante, sa théorie du fédéralisme : groupement d'Etats cons-

1 . C'est la doctrine de Bakounine.

2. Œuvres complètes de P. J, Proudhon, tome II, p. io3, en note.

3. L'endroit du premier mémoire cité plus haut.

^ r-

titué par un contrat international et s^^allagmati- que, éclose plus tard dans son cerveau, il était pé- rMi^oirement établi avant la deuxième république que Pn>ndbnTi n'était pas anarchiste au sens vul- gaire du mot. Bavait usé d'une terminologie savante, des ennemis de maoTÛse foi abusaient de Téquivo- que.

L'accusation d'athéisme va tomber à son tour ; une simple explication de méthodoi contiendra la réputation d'un pareil grief.

On sait déjà que Proadhon, empruntant à He^elsa dialectique, pose l'antinomie comme forme des idées et des faits. Ainsi, rien ne peut être ni pensé ni agi qui n'affirme par ce seul fait sa particularité, c'est-à- dire sa séparation et par suite son opposition avec un je ne sais quoi d'intrinsèquement indifférencié non pensé et non agi. Je pose par exemple l'affir- mation de mon mot, j'en pose aussi la négation puîs- qu'en me séparant du non moi, j'affirme du même coup qu'il existe. Ainsi les contradictions coexistent pour le tout comme pour la partie : affirmation néga- tive, négation affirmative, c'est tout un.Et toutes ces antinomies particulières par l'opposition de nos pen- sées et de nos actes se révèlent sous l'antinomie générale de V Idée-Réalité , ultime forme contradic- toire de nos manifestations personnelles au delà de laquelle nous ne pouvons plus rien sonder car il dépasse notre raison de démontrer par I'Indémon- TRABL£,en nous appuyant sur F Absolu, quelle cause engendre la Contradiction.

Comment donc Proudhon, après avoir constaté dans l'humanité la présence indéniable du concept théologique, forcé, par sa méthode dialectique, de

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saisir ropposition de l'HOMME, sujet-objet rfer^aW^ avec DIEU, sujet-objet (Tidée^ aurait-il illogiquement nié ce dernier terme nécessaire à son antithèse (i). Autant dire que pour marcher une seule jambe suffit. Et remarquons comme tout s'enchatne dans cette dia- lectique implacable. Du moment que Dieu se trouve être antithèse de l'Humanité, que cette contradiction à la fois faiblesse et source de progrès inhérentes à rhomme, si elle n'existait pas, entraînerait arrêt ou plutôt absence de mouvement, indifférenciation, amorphisme, caractères essentiels de l'absolu théolo- gique, l'accusation d'athéisme se trouve réfutée en même temps que celle d'anarchisme exposée plus haut. Et cette contradiction primordiale dénommée par Proudhon : Antithéisme(2), se reflète dans le gou- vernement des hommes. L'antagonisme règne entre le principe d' AUTORITÉ, reflet théologique, et le prin- cipe de LIBERTÉ, reflet humanitaire. Si jamais ces termes contradictoires parvenaient à se résoudre en une synthèse, clôture de la série simple, la Jus- tice, but de la philosophie proudhonienne, serait atteinte (3). Donc Dieu est tout aussi nécessaire que l'Humanité. Voilà donc, par le seul argument dialectique de nécessité méthodique, l'accusation d^athéisme logiquement réfutée. Mais surabondance de preuves, Proudhon va s'expliquer lui-même et en des termes qui ne laisseraient aucun doute s'il pou- vait encore en subsister.

1. Contradictions Economiques, Tout le chapitre VIII : «De la Providence » et spécialement p. 871.

2. Encore un terme de dialecticien que des rhabiileurs igno- rants ou de mauvaise foi peuvent facilement travestir.

3. Voyez: De la Création de t Ordre dans F Humanité,

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Dans les Contradictions Economiques (i) sous lo titre éloquent : Démonstration de l'hypothèse dk Dieu parla propriété il écrit ces lignes: « Dieucrée le monde, chasse pour ainsi dire Thomine de son sein parce qu'il est puissance infinie et que son essence est d'engendrer éternellement le progrès.

Dieu et V homme sont donc nécessaires Vun à

Vautre et l'un des deux ne peut être nié sans que l'autre disparaisse en même temps. Que serait le progrès sans une loi absolue et immuable ? Que

serait la fatalité, si elle ne se déroulait au Dehors !

Mais Dieu et l'homme, malgré la nécessité qui les enchaîne, sont irréductibles ». Est-ce un préjugé de jeunesse bien vite dépouillé aux temps de la Révolution et répudiés depuis dans des articles reten- tissants ? Vite, reportons-nous dix ans plus tard et feuilletons une œuvre des vieux jours : De la Justice dans la Révolution et dans l'Eglise. « L'athéisme, y dit-il (2), est la négation de l'absolu, je veux dire de la légitimité du concept d'absolu et par suite de toutes les idées sans exception.

« Si l'athée se bornait à nier l'absolu, Ven soi des choses comme objet direct et positif de la science à la manière des réalités phénomènes, l'athée en cela ne se tromperait pas ; il serait dans les vraies condi- tions de la méthode, il n'y aurait rien à lui repro- cher. Mais alors aussi, on ne pourrait le dire athée. Le véritable athée va plus loin ; il rejette comme illégitime le concept môme d'absolu, ce qui a pour

i. Œuvres complètes. Contradictions économiques, vol. Chap. XI, p. 254.

2. Œuvres complètes. Ouvrage cité, 3** vol., chap. 11, p. 35.

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le

i

conséquence de dénier à Tentendcment le droit de former des conceptions, telles que celles de cause, '^ substance, esprit, infini. En quoi l'athéisme dépasse ^ le but et pour vouloir détruire dans son principe la

superstition, anéantit les idées elles-mêmes

Car nous ne possédons pas une seule idée qui ne couçre un absolu et qui ne tombe si labsolu lui est retiré: notre science, toute expérimentale qu'elle est, ne subsiste que de la découverte et de V affirmation de Vabsolu ; en même temps qu'elle est une classifi- cation de faits, im dégagement de rapports, une for- mule de lois, elle est une construction de l'absolu. Elle ne serait rien, si elle ne concluait par l'absolu. Or Tathéisme niant, et cela sans motif, ce que l'en- tendement suppose de toute nécessité ^ un substratum des phénomènes, nie par même la légitimité de tous les concepts ; il s'interdit la science. Un athée n'eût pas découvert l'attraction. Une telle négation est du chaolisme, du nihilisme ; pis que tout cela fai- blesse de cœur, toujours, de la religion. L'athéisme se croit intelligent et fort. Il est bêle et poltron. » Quel triple cadenas fermerait mieux la bouche à la calomnie que cette démonstration de Dieu par la nécessité scientifique et la véhémente invective qui la termine ! Oui dans ses écrits Proudhon un jour lança un paradoxe effrayant : « Dieu c'est le mal » ! (i) Mais c'est du Dieu tel que le conçoivent les dogmatiques qu'il parlait ! Il n'admet pas con- tre ces derniers, qui, par une hallucination inouïe, croyant surélever l'Etre suprême,le rabaissent en lui

I. Contradictions économiques, p. 36o. Chapitre V (Tome I). Lagarde 5

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prêtant les qualités mesquinement humaines débouté, clémence, miséricorde., etc, rétablissement d'une Providence qu'ils créent par leur propre imagination, ce qui fait le mal « S'ensuit-il... que Dieu n'existe pas et que la fausseté du dogme théologique soit, quant à la réalité de son contenu, dès à présent démontrée ?

... Hélas! non, répond-il, la réalité de l'Etre divin est demeurée hors d'atteinte et son hypothèse sub- siste toujours (i). » Dieu est Dieu et ne peut être autrement qualiGé : voilà résumé ce que l'auteur exprimait par un paradoxe d'abord effrayant. Il n'é- tait donc pas athée, ce qu'il fallait démontrer.

Mais un homme qui tout en admettant la c< réa- lité de l'Etre divin » combat le dogmatisme devient, semble- t-il, nécessairement ennemi de toute reli- gion. Q'est la troisième accusation à réfuter.

Non, Proudhon n'était pas antireligieux puisqu'il avait une religion. Quelle était-elle ? Celle que la tradition reçue,transformée par l'évolution des idées, provoque dans un esprit méditatif, instruit. Il sait qu'il ne peut rien savoir. Tout conspire pour l'ébran- ler, le tromper, le ballotter de réactions en réactions, tout, les idées, les faits et lui-même. Il cherche dans le vide une branche de salut accrocher une âme qui s'abîme, les critères s'évanouissent les uns sur les autres, le principe premier jamais ne surgit. Pourquoi, dès lors, cherche-t-il encore ? Parce qu'il a l'intuition d'une fm à remplir dont la réalisation plus ou moins heureuse repose dans cette mystérieuse et indéfinissable notion du bien et du mal gisant en nous qu'on nomme la Conscience.

. Contradictions Économiques. Chapitre YIII, page 36 1.

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Mais un homme est un monde pour un autre homme ' et Texpérience lui apprendra que cette conscience, non identique chez les individus quoiqu'exercée sur un même objet, provoquera des jugements dissembla- bles. Alors, conscient de sa faiblesse et de celle d'autrui, il n'agira pas d'après la conscience des autres, mais d'après la sienne. Puisqu'il se sent petit, il tendra à grandir et pour ce devenir, s'iso- lera, n'acceptant de direction, de diminution, de per- sonne. Tout jeune, des prêtres lui ont appris qu'il fallait pratiquer le bien si l'on voulait dans l'an delà, dans les mystérieuses profondeurs d'un abîme impénétrable, goûter, la juste récompense de ses bonnes actions. Eh bien ! cet être si mesquin, si faible, refusera le soutien de ces estimables doctrines. Il ne voudra pas en adopter le sous-entendu qu'un homme, libre de sacrifier l'hypothétique éternité, puisse faire, en sa vie terrestre, le mal pour le mal au lieu de réaliser sa fin que l'harmonie de la nature pousse à être le bien.

Il rejettera comme une indigne exorbitance des con- ditions de son développement, celte transaction maté- rialiste, cette traite tirée sur Dieupar de bonnes actions accomplies sur terre pour obtenir les célestes béati- tudes ; il fera le bien par conscience, non par inté- rêt. Parvenu, sur ces hauts sommets, dans une atmos- phère sereine, dégagé de l'aberration des sens, sans regrets, sans désirs, étant sa propre chose, ayant acquis la pleine possession de lui-même, le bien sera, par lui, fait simplement, les entraves seront tombées, il n'y aura plus qu'une conscience qui se sera reconnue. Alors il pourra sans crainte porter des regards tranquilles sur tous les objets et parce

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qu^il se sera fait une religion, il ne détestera pas celle des autres ; bien plus, c'est en lui qu'on trou- vera le défenseur le plus précieux de celte religion des humbles» dont de faux esprits forts, plus dignes de pitié que de colère, dénigrent à tort le forma- lisme ridicule et suranné, alors que ce formalisme est nécessaire aux petits, dont Fimagination exi- geante demande une réalisation sensible de leur foi. Voilà quelle pouvait être la religion de Proudhon et voilà pourquoi ses ennemis mentaient lorsqu'ils l'accusaient d'attaquer la religion. Il disait en effet ; « L'extinction prématurée des idées religieuses est funeste surtout au peuple^ aux enfants et aux feTn- mes. A l'instant la raison s'aflranchit, si une éducation libérale aidée du travail et d'habitudes méditatives et recueillies n'impose à l'âme un nou- veau frein, la conscience rapidement abrutie peut tomber en quelques jours au dernier degré de per- versité )) (i) Et sur le dogme ? « Je ne ferai pas d'objection sur le fait de la communication divine ; je ne \>ais pas jusqu'à soutenir avec David Hume que la réçélation et le miracle sont de soi choses impos- sibles même à Dieu : ce serait raisonner de l'absolu, ce dont je fais profession de m'abstenir » (2). Et même pour les questions de pratiques extérieures, il pense que les hautes spéculations ne suffisent pas. Il aboutit aux mêmes conclusions que le philosophe le plus estimé des dogmatiques, il rejoint Descar- tes. « Puisque la conscience a toujours aimé à s'en-

1. De la création de l ordre dans r humanité (chap. page 3o4).

2. De la justice dans la Réçolution (3« vol., p. 67» chap. Y).

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tourer de mystère et qu'il s'agît surtout aujourd'hui' de sauver nos consciences, le plus sûr, dis-je, est de nous en tenir à Texemplede Socrate, de Gicéron et de César, à la loi de nos pères » (i).

Voilà donc Proudhon lavé de la triple accusation d'anarchisme, d'athéisme, d'irréligion.

De ces attaques incessantes, de cet abandon géné- ral, Proudhon se vengea, aux élections de la Prési- dence, sur les membres de la gauche qui auraient le soutenir. Affirmant avec une audace éton- nante que le suffrage universel, fruit nécessaire d'une longue évolution, arrivait trop tôt, en 1848, et produi- rait des résultats néfastes, il prédisait, avec sa péné- tration habituelle, que le peuple, ayant, suivant ses propres expressions, à marier la Constitution, sa fille, lui choisirait « un bon mâle » et combattait l'éta- blissement d'une Présidence dans la République, comme un retour au principe monarchique. C'était s'opposer par même à la participation aux élec- tions présidentielles qui mèneraient droit la France au légitimisme ou à l'empire. L'attitude à prendre par les républicains était donc de s'abtenir et de laisser aux seuls partis de réaction, le soin de choi- sir entre Louis-Napoléon, neveu du grand empereur, le conspirateur qui à Strasbourg et à Boulogne avait tenté de renverser Louis-Philippe, l'ancien prisonnier du fort de Ham qui avait occupé les loisirs de la détention en écrivant un ouvrage d'allure socialiste : Extinction du paupérisme, le général Cavaignac, le brillant soldat d'Afrique, l'ancien dictateur qui avait écrasé l'insurrection aux jour-

r. Même ouvrage (4** vol., Conclusion, p. 354)«

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nées de juin et laisserait , dans sa loyauté de soldat , la majorité royaliste relever un trône tombé, parce qu'elle était la majorité, et Lamartine le grand poète, l'éloquent tribun qui, par une courageuse harangue avait fait reculer le drapeau rouge de THôtel de Ville jusqu'à la plaine du Champ de Mars et qui, n'étant d'aucun parti, pouvait se réclamer de tous. Mais voilà que la fumée de l'ambition monta au cerveau des démocrates. Ledru-Rollin, l'ancien membre du gouvernement provisoire, et plus tard de la commission executive, l'homme qui avait le plus contribué à l'établissement du suffrage univer- sel, pensa avoir assez de droits à la reconnaissance du peuple, son obligé, et posa sa candidature. Prou- dhon protesta contre une telle déviation de Fidéal républicain, reprochant amèrement aux démocrates leur manque de dignité, leur peu de sincérité. Gomme ils ne se rendaient pas à ses objurgations, il suscita pour leur faire pièce, un nouveau candidat, homme vertueux et probe, savant fourvoyé comme lui dans la politique, bien connu pour son esprit philantro- pique, Raspail, déjà simultanément élu par les ouvriers de Lyon et de Paris. Ce dernier se présenta soutenu par le journal Le Peuple, sous l'étiquette antiprésidentielle. L'élection eut lieu le lo décem- bre 1848. On sait quels en furent les résultats. Le prince Louis-Napoléon Proudhon avait prévu son élection remporta d'une majorité écrasante sur son concurrent le plus sérieux, le général Cavaignac. Quant à Lamartine, dont la chute fut lamentable, Ledru-Rollin et Raspail, ils réunirent à eux trois un nombre de voix ridicule (i). On connaît le reste : la

I. Il est vrai que Raspail, antiprésidentiel, pouvait compter comme siennes toutes les voix des abstentionistes.

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condamnation de Proudhon à trois ans de prison pour ses attaques contre le gouvernement ; sa grâce après le coup d'Etat du 2 décembre, son abandon du journalisme. Il reprendra la série de ses grands ouvrages ne sera traitée que d'une façon inter- mittente la question politique et parfois, ce qu'il faut souligner, avec un grand courage.

En 1867 de piètres individus, des Italiens dési- reux de soustraire leur patrie au joug des Autri- chiens, n'avaient rien imaginé de mieux, pour gagner à leur cause l'arbitre de TEurope, Tempereur des Français, que de tenter de Tassassiner. Orsini lance une bombe sur le coupé impérial au moment Napoléon III se rend à l'Opéra. Dès que l'on apprend quel mobile a poussé ces criminels stupidcs, la foule, tourbe sans nom et sans caractère, sujette aux plus stupéfiants caprices, à ces étranges aber- rations mentales rappelant Thystérie et la névrose, maladies stigmates de notre pauvre génération contemporaine, tombe dans un accès de sensiblerie romantique : les cœurs gonflent d'émotion, l'atten- drissement règne sur tous les visages tandis que des amateurs de théâtre tombent en extase devant la « beauté du geste » ; tout le monde plaint et admire les « héros ». Bref, il s'élève un tel concert de cla- meurs horrifiées contre... l'attentat ? pas du tout, contre la peine de mort, juste châtiment du crime que les conspirateurs allaient expier, que l'empe- reur lui-même, obsédé, est tenté de les gracier, tan- dis que les ministres s'y opposent au non de la piè- tre raison d'Etat. Qu'était devenu pendant tout ce temps le vieil esprit français ? 11 s'était réfugié chez Proudhon, le seul Gaulois qui, risquant un coup de

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poignard de quelque obscur lazzarone, flétrit coura- geusement avec un mépris implacable, d^ aussi mes- quins individus. « Je n'examine pas même, écrivait-il, siles prétentions(i)d'Orsini étaient justes, je demande au nom de quelle religion agissait cet homme. Quelle conscience le dirigeait; que savait-il de la Révolu- tion pour en parler ? De quel droit, caporal bombar- deur, disposait-il de trente-six millions d'existences ? Et qui ne voit ici qu'en s'adressant à Tomnipotence impériale, il faisait fi de la bonté de la nation fran- çaise, fi de la volonté de l'Europe... En sommant Napoléon III d'intervenir en Italie, à peine de se voir traité comme tyran, Orsini demandait à Napoléon III quoi? une acte de plaisir, de tyrannie...

« Pendant douze siècles, depuis la fin de l'Empire d'Occident jusc^u'à la Révolution française, l'Italie fait un usage continuel de l'assassinat politique et de la proscription. C'est en Italie qu'est née cette idée stupide, importée en France par Pianori, Tibaldi, Orsini, de couper court aux difficultés sans combat, sans émeute, sans bruit, par la suppression pure et simple de l'iiomme qu'on juge (^tre un embarras. A quoi l'Italie a-t-elle abouti? Sait-elle seulement ce qu'elle veut et ce qu'elle est ? Ici, on rêve l'unité, là, la fédération... Orsini et consorts protestent contre l'occupation étrangère : pour faire cesser cette occu- pation, ils appellent à grands cris l'étranger et par- ce que l'étranger que l'Italie appelle, ne se presse pas de chasser l'étranger qui l'occupe, on assassine cet étranger. Quel patriotisme ! »

1, Delà Justice dans la Révolution. 4*^ vol., p, 322. Œuvres complètes.

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Autre exemple d'un vigoureux mépris de l'opî- nion à propos de l'unité italienne dont tout le monde en France était partisan, Proudhon seul fait barre en travers contre le courant et à cette multitude d'aveu- gles essaie de démontrer qu'au point de vue écono- mique, l'unification de l'Italie serait néfaste à la France. Vox populij çox Dei. Et le peuple se trompa ; l'histoire donna raison à Proudhon qui pour son pays joua souvent le rôle qu'avait tenu pour Troie la mal- heureuse fille de Priam.

A vouloir lutter contre une multitude, les forces d'un géant s'épuisent. Si la politique ne réussit pas à Proudhon, elle servit du moins à souligner les hautes vertus de ce grand caractère qui ne parlait que de vérité et de justice. Sincérité, tolérance, mesure et largeur d'idées, telles furent les qualités maîtresses de cetle belle conscience qui ne faillit pas sur le terrain glissant de la politique. Voyons à pré- sent si le socialiste sera tout aussi irréprochable que le politicien.

PnOUDHON SOCIALISTE

Toute œuvre socialiste se divise généralement en deux parties : la critique l'auteur, d'après im principe posé, ou bien attaque en détail l'état social actuel dans ses points jugés défectueux et réforma- bles, ou bien le renverse totalement, parce qu'il le croit essentiellement mauvais ; 20 la construction^ l'exposition du système qui doit remédier aux vices existants ou remplacer l'ancien édifice (i).

Cette division nous la voyons tout de suite appa-

I. Jusqu'à Proudhon y compris il en avait été toujours ainsi.

70

raître chez Proudhon dans la préface de son premier ouvrage économique : Qu'est-ce que la PROPmÉxÉ, sorte de programme général du développement de ses futures théories. Il veut : « Trouver un système d'égalité absolue, dans lequel toutes les institutions actuelles » c'est la partie constructive « moins la propriété ou la somme des abus de propriété » c'est la partie critique « non seulement puissent trouver place, mais soient elles-mêmes des moyens d'égalité : liberté individuelle, division des pouvoirs, ministère public, jury, organisation administrative et judiciaire, unité et intégralité dans l'enseignement, mariage, famille, hérédité en ligne directe et collaté- rale, droit de vente et d'échange, droit de tester, même droit d'aînesse un système qui mieux que la propriété assure la formation des capitaux et entre- tienne l'ardeur de tous; qui, d'une vue supérieure, explique, corrige et complète les théories d'associa- tion proposées jusqu'à ce jour, depuis Platon etPytha- gore jusqu'à Babœuf, Saint-Simon et Fourier un système enfin qui, se servant à lui-même de moyen de transition, soit immédiatement applicable » (i). Donc, socialiste critique c'est sous ce jour que nous devons d'abord le présenter Proudhon atta- que la propriété. Est-ce pour en signaler les défauts afin de les élaguer tout en la laissant subsister ou bien pour la rayer totalement des catégories écono- miques ? C'est ce qu'il faut examiner avec beaucoup d'attention, les théories de Tauteur fort délicates présentant sur ce point une multiplicité d'aspects contradictoires.

I . Qu est-ce que la propriété ? Œuvres complètes. Préface ^ page lo.

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A première vue, d'après la préface-programme, notre théoricien semble vouloir détruire la propriété, qui consiste tout le monde connaît la formule juridique dans le droit d'user et d'abuser de sa chose, jus utendi et abutendi re sua, car opposant Tus à Tabus et supprimant ce dernier, il ne laisse plus au quasi-propriétaire qu'un droit d'usage identique à celui de l'usufruitier ou du possédant quelconque à la fois distinctif et répulsif de celui de propriété. En effet, l'abus caractérisant l'absolue souveraineté de disposer à son gré, même jusqu'à l'annihilation, d'un capital, dont notre travail les circonstances nous ont rendus seuls maîtres, sans en rendre compte à personne, c'est la propriété que l'on détruit en le supprimant (i).

Et cette suppression, ajoute-t-il, ne sera pas l'effet de l'établissement d'un système, c'est la mystérieuse poussée de l'évolution qui la pose déjà, quoi qu'on fasse, comme problème. Les symptômes avant-cou- reurs de ce mouvement sont : dans les faits, la loi sur l'expropriation pour cause d'utilité publique, et dans les idées, la tendance des économistes à mobi-

I. Proudhon justifie cette suppression de Tabus en ce que, dans la réalité, rinégalité des conditions d'exercice de ce droit le rend essentiellement antisocial. Dans la société, dit- il en substance, malgré la nécessité générale du capital, un grand nombre de membres dits non-capitalistes, obligés de s'en pro- curer, pour vivre ou améliorer leurs conditions de vie, auprès de délenteurs privilégiés dits capitalistes, sont écrasés sous le |)oids des exigences de ce^ derniers qui, sous prétexte de se faire payer un service, prélèveront indûment en intérêts, rentes, loyers, etc., une partie du travail de leurs emprunteurs, alors qu'eux croupissent dans Toisiveté.

J!à

liser les valeurs immobilières, à monctiser toutes pro- priétés (i).

Question d'application systématique ou de néces- sité évolutive mise à part, retenons d'abord et seu- lement ceci : que le droit d'usage survivant seul à la suppression de l'abus, la propriété cède la place à la possession. Mais est-ce bien le Jus iitendi strict qui reste seul puisque, d'après la même préface-pro- gramme, « l'hérédité en ligne directe et collatérale, droit de vente et d'échange, droit de tester et même droit d'aînesse » sont conservés. Ces divers carac- tères énumérés ne constituent-ils pas la libre disposi- tion des biens, contrefort le plus puissant de ce Jus abutendi qu'il s'agit de détruire ? Et n'est-ce pas sous une suppression nominale, le maintien ciTectif de cette propriété que Proudhon, sous une nouvelle apparence contradictoire, affirme se réduire à une idée a de possession individuelle, transmissible, suscepti- ble non d'' aliénation mais d'échange, ayant pour con- dition le travail, non une occupation fictive, une-oisive volonté » (2).

Et d'abord la possession suppose concession. Quel sera le concédant? L'Etat! Apparemment c'est le seul personnage qui puisse concéder puisqu'il n y a plus de propriétaires. Mais Proudhon tous ses ouvrages sont pleins de cette idée reste irréducti- blement hostile au principe d'autorité. 11 édicté à l'Etat essentiellement et exclusivement politique une

1. Deuxième mémoire sur la Propriété, p. 227 et 233. Parmi ces symptômes Proudhon énumère aussi, mais à tort, la conver- sion de la rente qui n'est qu'une substitution de contrat.

2. Deuxième mémoire sur la Propriété, p. 33o.

défense absolue d'entrer dans le champ économique d'où la division des fonctions Ta chassé et il ne saurait apporter que trouble et arrôt dans le pro- grès. Ce ne peut donc être qu'en lui-même que le soi-disant possédant trouvera le principe de sa pos- session devenue le prolongement de sa personnalité. Ce serait revenir à la propriété, quand bien même elle serait « non susceptible d'aliénation » restriction qui, d'après les mêmes données, devient impossible et constitue une pure illusion. En effet, puisqu'il faut à cette possession « le travail » comme condi- tion de légitime réalisation, qui m'empêchera, moi possesseur je suis l'ancien j)ropriétaire qui ai con- servé tous mes biens tout en changeant la dénomi- nation de mon droit si je veux aliéner un champ, de ne plus le travailler et le laisser exclusivement cultiver par celuWà seul à qui je le destine ? Le tra- vail fondant la possession, la dation est possible par l'application du principe lui-même. Et l'on ne peut supposer que ce travailleur, fait possesseur en fraude de la loi, ne profitera pas pour cela du fruit de son labeur indûment permis par le possédant primitif, qui dès lors en jouirait seul en vertu de « l'occupa- tion fictive, de l'oisive volonté », ce que le Mémoire veut précisément supprimer, autrement on réaliserait par des relations d'employeur à employé, des diffé- rences, des degrés, une inévitable pierre d'achoppe- ment à la réalisation du « système d'égalité absolue » demandé dans la préface-programme. Le soi-disant possesseur ayant faculté d'aliéner serait donc, comme devant, réellement propriétaire. Et son Jus abutendi serait complet, irait même, malgré l'énoncé, jusqu'au non-travail y puisque, abstraction faite de l'Etat qui

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ne doit pas intervenir, il n'y a pas de force au monde capable de contraindre le possédant à ne pas mettre son champ enjachère. Cette possession permet Vabus de la chose, c'est la propriété (i). Donc Proudhon, qui semblait vouloir détruire cette dernière, ne la renverse pas.

Et maintenant, demandons-nous, puisque le mot changé, la chose reste, pourquoi l'auteur créa cette illusion ?

Premièrement, parce qu'emporté par l'irritation de la gêne qu'un labeur acharné ne parvenait pas à éloigner, il combattait du fond de sa misère une économie qui l'écrasait,* aspirant comme tous les pauvres à voir se réaliser un âge meilleur tous seraient certains de ne jamais manquer du néces- saire, grâce à leur travail, au lieu de souffrir comme dans l'ordre actuel d'autres, sans labeur, ont le superflu assuré (2).

Secondement, parce que, désireux de connaître par quelle mystérieuse contradiction avec la nature, l'ordre ne régnait pas dans l'hiunanité partagée en deux camps opposés : les capitalistes ou propriétai- res d'un côté et les non-capitalistes ou prolétaires de l'autre, Proudhon avait cru voir la cause de ce désordre dans une mauvaise distribution des riches- ses dont les uns ont trop et les autres trop peu, puis, étudiant, pour plus ample informé, les défenses qui avaient été présentées du régime propriétaire, avait reconnu que ce qu'on défendait en lui, c'était la seule

I. Moins le nom.

a. Il se plaint après vingt ans de labeurs de se voir encore à la veille manquer de pain (a® mémoire, p. SaS).

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possession et non pas la propriété que ni V Occupa- tion^ ni le Traçailj ni la Loi, répondait-il aux éco- nomisteSy ne suffisent à légitimer.

L'Occupation ! parce que d'après une interpréta- tion fidèle de Cicéron, l'axiome : suum quidque cujasque sit^ à chacun ce qui lui appartient, ne signifie pas « ce que chacun peut posséder, mais ce que chacun a droit de posséder » (i). Or, si, anté- rieurement à toute société, à toute loi, l'homme par nécessité doit assurer sa vie, ce droit réalisé par la possession, contenu par le droit d'autrui, ne va pas an delà de ce qui suffit à sa consommation.

Le Travail ! parce que si l'homme dispose libre- ment du fruit de son activité, il n'en peut être de même des moyens gratuitement mis à sa disposition par la nature, la terre par exemple ; que si la propriété du produit peut être accordée, il n'en peut être de même de l'instrument (2). En effet, si, parle travail, on s'appropriait l'instrument, comment concevrait-on des propriétaires oisifs et des travailleurs sans pro- priété ! Et même, riposte Proudhon à une objection de Victor Considérant (3), la propriété ne serait pas « conforme au droit » dans l'hypothèse d'une « pre- mière génération industrieuse » quand bien même « la valeur ou la richesse produite par l'activité de tous » serait « répartie entre les producteurs en pro- portion du concours de chacun à la création de la richesse générale » parce que « la richesse, produite

I. Qu'est-ce que la propriété. Chap. II, p. 47.

2. Qu est-ce que la propriété, Chap. III, p. 89.

3. Il avait pris l'exemple avantageux d'une première géné- ration se livrant collectivement à Texploitation intégrale.

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par Factivité de tous, est, parle fait même de sa créa- tion, une richesse collective dont l'usufruit, de même que celui de la terre, peut être partagé, mais dont la propriété reste indivise » (i).

La Loi ! parce qu'en dépit des grandes autorités de Bossuet, Montesquieu, etc., il y aurait profonde injustice à transformer, par ce moyen, l'antique pos- session en propriété, le droit d'occuper étant égal pour tous. « La mesure de l'occupation n'étant pas dans la volonté, mais dans les conditions variables de l'espace et du nombre, la propriété ne peut se former » (2). Et, conclusion fatale, peut-on ajouter, d'une théorie qui n'admet pas de principe antérieur au droit, « les conditions de l'espace et du nombre» variant, la loi qui les suit varie avec elles, détrui- sant ou réformant progressivement ce qu'elle avait antérieurement édifié.

Bref, la question du maintien ou de la suppres- sion de la propriété pouvait être regardée comme pendante ; les . économistes avaient commis une grosse erreur dans leurs défenses en la confondant avec la possession ; quant à Proudhon, il se conten- tait de la trouver inharmonique, antisociale, et mal- gré ses critiques, ne la détruisait pas, la maintenant, moins le nom, car il trouvait dans sa négation se apparentes contradictions le prouvent xm genre de possession qu'il laissait indéterminé. Mais bien- tôt, poussé par les polémistes des écoles opposées qui agitaient à tout moment comme un épouvantait sa paradoxale formule : « La propriété c'est le vol jd

.1. Mémoire, p. 3i6. a. Qu'est-ce que la propriété? chap. II, par. 3, p. 69.

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il va s'expliquer sur ses apparentes coatradiclions* « Vous, Constitutionnel j écrit-il au journal de ce nom, quand vous rappelez notre définition : « La propriété, c'est le vol » vous êtes menteur et men- teur imbécile, puisque tout le monde sait aujour- d'hui que nier la propriété est synonyme de dévelop' per et perfectionner la propriété au propre sens déterminé par MM. Thiers et Lamartine. La seule différence entre eux et nous est que ces messieurs veulent arrêter à leur convenance le développe- ment jusqu'au terme » (i).

Proudhon ne parle donc plus de possession ; il reprend la propriété qu'il a d'abord voulu nier pour en poser, suivant sa méthode dialectique, l'affirma- tion antagonique. Il la conserve pour en « dévelop- per et perfectionner y> le principe, développement dont les symptômes déjà énumérés et évidents tels que projet de loi d'expropriation pour cause d'utilité publique, baisse du taux de l'intérêt, etc., se réalisent ou sont en voie de réalisation.

Mais, semble-t-il, une nouvelle contradiction sur- git. Si la propriété, facteur d'inharmonie sociale, subsiste, comment la concilier avec 1' « égalité abso- lue » demandée par la préface-programme du pre- mier Mémoire ?

Proudhon savait autant que personne l'absolu irréalisable ; il ne faut donc voir dans ce vocable qu'un entraînement de styliste, une énergique affir- mation d'idée destinée à frapper le public dès le début de la lecture et subséquemment atténuée dans

1. Mélanges (i^*' vol.), p. 25i. Article du Peuple du 29 décem- bre 1848.

La^arde 6

t

le même ouvrage en ces termes : « Que Tégalilé con- sistant seulement dans l'égalité des conditions, c'est- à-dire des moyens, non dans Tégalité du bien-être, laquelle avec des moyens égaux doit être Touvage du travaillear, ne viole en aucune façon la justice et réquité » (i). Reste donc la seule égalité des moyens laissant au seul travail le soin de créer une inégalité avantageuse pour celui qui s'y livre. Comment la réaliser ?

En universalisant la propriété j répond Prou- dhon dans son Plaidoyer devant la Cour d'assises de Besançon, qui, d'abord niée « par la critique » devja se transformer par « voie de développement organique et industriel. » C'est donc dès maintenant un point acquis : la Propriété s'affirme souveraine- ment en tant que principe, quitte à se transformer suivant les données d'une progression harmonique.

Mais, pourra encore demander une critique ombra- geuse exigeant une réponse explicite, peut-on assurer qu'une transformation sans limites du droit proprié- taire n'ira pas jusqu'à sa négation? On le peut par nécessité dialectique :

10 Puisque pour réaliser la synthèse, solution du problème social, il faut d'abord que les deux ter* mes antithétiques qui doivent la composer existent. C'est d'abord la communauté primitive, thèse passée dont il ne reste plus que le souvenir ou des velléités de doctrinaires, et puis la propriété individualiste des contemporains, antithèse présente, contradîctoire- ment issue du communisme primitif, qui doivent combiner leurs caractères dans la synthèse cherchée,

I. Qu'est-ce que la propriété, ae partie, paragr. 3, p. aig.

?9

la première alliant a régalité et la loi )> à V « indé- pendance et la proporlioimalité » (i) de la seconde.

Pour maintenir en équilibre les termes contra- dictoires qui restent identiques à eux-mêmes. (Prou-, dbon sur ses vieux jours a Gni par s'apercevoir que la synthèse, véritable but théorique de nos spécula- tions, ne se réalise pas, qu'elle ne constitue qu'un idéal de perfection, indicateur de notre sens du pro- grès et que tout ce qu'on peut faire pour sa plus grande approximation est non une fusion, mais rétablissement d'une balance entre les termes de la contradiction) (2).

Donc, d'après celte méthode définitive, puisque l'économie sociale se réduit à un équilibre de condi- tions actuellement réalisées, la propriété reste caté- goriquement et identiquement établie sur ses mêmes données.

Et maintenant qu'il l'a acceptée, comment Prou- dhon la justifiera-t-il, elle que les économistes, ses antiques défenseurs, n'ont jamais pu légitimer, la confondant avec la possession. Sera-ce par l'Occupa- tion, le Travail, la Loi, vieilles redites anéanties ? Non ; un argument nouveau va surgir. Celui-là seul qui avait su attaquer, allait être encore le seul à trou- ver la défense.

Ce que l'objectivité n'a pu justifier, la subjectivité le légitime; c'est dans le caractère d'indépendance qu'elle provoque et propage, dans la dignité dont elle revêt ceux qu elle investit de ses droits, que la pro-

I. 1" Mémoire, paragr., partie 3, p. 219. a. De la Justice dans la Révolution, lire toute TËtude sur les Biens et Théorie de la Propriété. Ghap. 1, p. 49 à 5a.

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priété trouve sa légitimité. Et comme l'auteur sent le besoin, contre la subite avancée de TËtat nous nous trouvons en ce moment sous le Second Empire d'op- poser aux recrudescences du principe d'Autorité qui menace l'équilibre social et fausse « la balance » le principe antagoniste de Liberté, il donne comme con- tre-poids à l'absolutisme étatique l'absolutisme pro- priétaire. Ce n'est donc pas dans son principe, dans ses origines, comme les économistes ont eu tort de le croire mais dans ses fins que la propriété trouve sa légiti- mité. Et Proudhon l'établit d'une façon péremptoire, coupant court à toute interprétation dubitative : « Le principe de propriété est ultra légal, extra juridique, absolutiste, égoïste de sanalure jusqu'à l'iniquilé; il faut qu'il en soit ainsi.

« Il a pour contrepoids la raison d'Etat,absolutiste, ultra légale, illibérale et gouvernementale jusqu'à l'oppression : il faut qu il en soit ainsi » (i). C'est l'opposition de deux absolutismes, maintenus en équilibre dans une contradiction nécessaire et dont on retrouve un reflet dans l'antique formule : Domi- nium est jus utendietabutendire sua quatenusjuris ratio patitur : La propriété c'est le droit d'user et d'abuser de sa chose premier terme tout autant que le permet la raison sociale deuxième terme tous deux illimités dans leur absolu et pourtant se limitant nécessairement par leur opposition même.

C'est ici que les adversaires de Proudhon ont crié à la contradiction, à la variation, à la faillite de la théoi'ie proudhonienne anéantie par son propre auteur. Reprenons en effet la préface-programme.

I. Théorie de la Propriété, Résumé, p. 228.

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Elle veut « trouver un système d'égalité absolue » ^ nous avons vu à quoi se réduisait ce terme « dans lequel toutes les institutions actuelles, moins la pro- priété ou la somme des abus de propriété, non seulement puissent trouver place, mais soient elles- mêmes des moyens d'égalité. Du moment, semble- l-il, que« toutes les institutions actuelles ))/)/tt5 la pro- priété ultérieurement admise par l'auteur doivent trouver place dans le système, le programme tombe et puisqu'il n'y a désormais rien à remplacer, l'au- teur devient un partisan, pessimiste si l'on veut, de Tordre de choses établi et l'allié des économistes orthodoxes autrefois combattus.

Proudhon a prévu l'objection et mis d'accord ce qui, dans sa critique, semble apparemment contradic- toire. Après avoir d'abord constaté dans la Théorie DE LA Propriété la consécration par le Code de l'absolutisme propriétaire, abus du droit que le droit seul peut réformer (art. 552, 554 ^^ ^^^ du Code civil sur le droit d'accession réserve aux propriétaires d'immeubles ; art. 2102 sur le privilège réservé au locateur, etc.) et jeté un coup d'œil rétrospectif sur toute son œuvre, il fait une mise au point et avertit le lecteur de ne point se méprendre sur des appa- rences trompeuses (i). Non, il n'a pas attaqué la propriété, mais les faibles défenses qui en avaient été présentées et qui ne justifiant que le seul droit de possession niaient du même coup le droit pro- priétaire, — ceci nous l'avons déjà reconnu exact ; il soutient toujours que « la propriété ne se pose ipomi a priori comme droit de l'homme et du citoyen

I. Théorie de la Propriété. Chap. VI, p. 129.

Sa

ainsi qu'on l'a cru Jusqu'à ce jour » mais qu'elle « se révèle dans ses abus comme une fonction » qu'étant cela et tout citoyen ayant la faculté d'être appelé à Texercer c< elle devient un droit : le droit résultant ici de la destinée, non la destinée du droit » (i). L'abus étant une fonction, laliénabilité, la mise en jachère doivent être permises, car s'il fallait y parer par des règlements (2), on devrait les faire éma- ner de l'Etat, personne morale dont il voulait autre- fois, afin de réduire ses attributions au plus strict minimum, confier la direction à l'Académie des Sciences. C'est pour rester fidèle à ses théories et non pour y contredire, qu'il dégage la propriété par la Liberté qu'il avait déjà donnée comme syn- thèse— lorsqu'il croyait ce troisième terme possible de la contradiction sociale dans son premier mémoire. Ce qui ne l'empêche pas de soutenir maintenant comme autrefois que le droit proprié- taire est nuisible, mais qu'il faut le modifier et le réformer, non par des règlements, mais par la recher- che de ses éléments contradictoires on sait que la propriété vient d'être définie à la fois un absolu- tisme et un facteur de liberté vis-à-vis de TAutorité, qui mis en « balance » réaliseront l'équilibre. A l'é- poque où je parlais depossession^ accentue-t-il, j'usais d'un terme « équivoque qui rappelait une forme d'institution dont je ne pouvais vouloir et que j'ai abandonné » (3) rectification catégorique déjà sura- bondanmient démontrée par l'obscure imprécision

I. Théorie de la Propriété, Chap. VI, p. 149. a. Théorie de la Propriété. Chap. VI, p. 167. 3. Théorie de la Propriété, Chap. VI, p. lag.

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dans laquelle Proudhon laissait flotter la possession qui finissait par représenter tous les caractères de la propriété, mais nous apprenant en plus que le mot a rappelait » mais ne désignait pas le rapport de droit habituellement et juridiquement déterminé par un pareil vocable.

Que reste-t-il donc aux antiproudhonieris pour

prouver un prétendu désaccord de Proudhon avec

ce qu'il n'avait jamais défini ? Rien. Les contra- dictions ne so^t qu'apparentes et les esprits superfi- ciels seuls peuvent s'y tromper. A notre interroga- tion initiale : L'auteur dans sa critique renverse-t-il la Propriété ou la conserve-t-il pour la modifier ? nous pouvons à présent répondre : Oui, Proudhon la conserve, mais comme elle est actuellement nuisi- ble dans ses eflets, il la modifiera par un essai de solution des contradictions sociales.

Mais quel système adoptera-t-il pour réaliser entre elles soit la synthèse terme plus tard abandonné

soit l'équilibre ? C'est par cette question clore l'étude des théories critiques de Tauteur et aborder

deuxième partie de notre division celle des essais constructifs de son plan d'organisation.

Socialisme organisateur. Proudhon, avant d'établir son système, a fait au préalable certaines constatations :

V Loiwrier subit une retenue sur son salaire. D'abord qu'est le salaire ? La différence entre le prix d'achat de la matière première par l'artisan qui la transformera et le prix de vente du produit ainsi manufacturé, c'est-à-dire la rémunération du temps de travail. Si j'ai, par exemple, fabriqué dans un jour une paire de souliers que je vends 5 francs et dont le

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coût de cuir brut s^élève à 2 francs, Texcédcnt de 3 fr sur ce dernier chiffre représenlera mon labeur, cons- tituera mon salaire. Mais, en réalité, il n'en est pas toujours ainsi, parce que Partisan n'a pas toujours de Touvrage. Il faut vivre pourtant, et s'il va louer ses services à un boutiquier vendeur des mômes produits, ce dernier forcé par la concurrence qui empêche Taugmentation indéfinie du prix des mar- chandises et en sens inverse par la valeur des four- nitures et la nécessité de vivre (fui en arrêlent l'abaissement sans fin, vendra au prix indiqué plus haut, soit cinq francs ; mais, pour réaliser un gaia plus considérable, il ne paiera pas intégralement le temps de travail fourni par son ouvrier, retenant, sui- vant les besoins, sur le salaire virtuel et juste une prime variable et abusant ainsi d'une situation pré- pondérante pour faire payer une certitude de traçait à un employé qui sans ouvrage aurait réalisé zéro. Résultat pratique de l'opération : le patron s'enri- chit du travail d'autrui par le simple effet d'une situation avantageuse (i).

20 Lorsqu'il s'agit non plus d'un seul, mais d'une pluralité parfois considérable d'ouvriers embauchés par un seul employeur,,/^ travail collectif {ps^v oppo- sition au travail individuel) reste totalement impayé. Il est de toute évidence que pour les gros travaux, un grand nombre de bras est nécessaire ; il est non moins évident qu'une combinaison d'efforts multi- pliés arrive plus vite et plus sûrement au résultat qu'un effort individuel incessamment répété qui par-

I. Plaidoyer devant la Cour d assises de Besançon. Œuvres complètes j tome II, page 96, et Qu est-ce que la Propriété? p. lAg.

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fois même, pour si constant qu'il soit, ne réalisera, jamais, pût-il même disposer de Tétemité, ce que le travail collectif accomplira en quelques minutes, en quelques jours, en quelques années suivant la gran- deur de Touvrage. Le plus savant ingénieur de notre époque, seul malgré sa science et ses appareils per- fectionnés, n'élèvera jamais les Pyramides, œuvre d'une antique collectivité moins instruite et munie d'un matériel rudimentaire. L'effort collectif est donc quelque chose de sensible dans son effet, il donne un résultat souvent considérable, parfois même le seul appréciable. Il est donc injuste, alors même que par surplus, l'ouvrier n'est pas intégrale- ment payé dans son travail individuel comme unité du groupe, de ne point rémunérer ce groupe pour les réalisations de son travail collectif (i). Cest, ces constatations faites, dans Timpossibilité pour le travailleur de racheter son produit par la retenue effectuée sur son salaire par son employeur rete- nue qui peut prendre diverses formes et différents noms: prime, intérêt, escompte, bail, ferme, etc., que se trouve le fondement de Tinharmonie sociale, la rupture de l'équilibre qu'il s'agit de rétablir.

Et ceci constaté, nous allons de déductions en déductions voir se constituer pièce à pièce le sys- tème organisateur.

Du moment que nos besoins grandissants exigent de plus grands efforts dans leur satisfaction, du moment que pour arriver à des réalisations plus complètes ou plus faciles, l'action collective est nécessaire^ le principe d'Association est en nous :

I. Quest'ce que la Propriété, Chap. III, S 5, p. 96.

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« Quaiid même nous voudrions n'être point asso- ciés, la force des choses, les besoins de notre con- sommation, les lois de la production, le principe mathématique de réchange nous associent... (i). Nous travaillons tous les uns pour les autres, nous faisons entre nous des échanges continuels de pro- duits et de services ». Puisque les hommes dépen- dent tous les uns des autres, même et surtout pour assurer leur existence, il faut entre eux, premier article du système, développer le principe d'Asso- ciATiON. El cette dépendance ne peut comporter des degrés. Actuellement certains individus sont plus ou moins indépendants de la collectivité. Cela se peut, mais ne se doit. Toutes les conditions doi- vent être égales et cela d'après la formule d'Adam Smith : Chaque produit vaut ce qu'il a coûté de temps et de dépenses (a) ce qui nous indique en même temps : i* que Tassociation sera exclusive- ment économique ; n"" que le temps de travail doit être intégralement payé. Mais comment déterminer ce que vaut chaque produit puisque les valeurs sont variables ? En posant V Immutabilité dune valeur fixe qu'il faut chercher, non inventer, car rien n'existe dans l'idée qui ne soit dans la réalité.

donc trouverons-nous la clef de Torganisation sociale ? Dans le commerce nécessaire par Tinterdé- pendance économique des hommes, mais actuelle- ment devenu agioteur, menteur et usurier par via-

I. Qu est-ce que la Propriété, Chap. V, S p. 182. Prou- dhon avait dit : Hormis le propriétaire. L'exception doit être supprimée, nous avons vu plus haut pourquoi.

a. Avertissement aux Propriétaires^ P- ^9*

tion. Qu'échangeons-nous rn effet en principe? Un service ou un produit de notre industrie contre un service ou un produit de Tindustrie d'autrui que nous supposons être égaux entre eux, sinon nous nous refuserions à conclure un marché de dupes. Cette estimation dans Tégalité de valeur des mar- chandises échangées est commune aux parties con- tractantes, toutes satisfaites de l'opération. L'échange .rse réduit donc schématiquement à une équation fon- damentale A » A (i). Rien de plus simple et de plus profond à la fois. C'est cette égalité de rapport, c'est cette réalisation de la Justice qui donnera Tlmmuta- bilité de la Valeur et qu'il s'agit de développer. Du moment que a les produits s'échangent contre les produits » (2), il en était ainsi à la naissance de la civilisation, alors que le troc primitif réalisait tout le commerce, c'est le troc qu'il faut perfectionner et adapter sous des dehors moins grossiers au rafline- ment de nos mœurs progressives. Nous ne pouvons tout comme nos ancêtres, échanger à point nommé des chaussures contre un quartier de viande, des armes contre un vêtement, parce que les transac- tions n'étant plus intermittentes mais continues par la multiplicité grandissante de nos besoins, le ven- deur demandera presque toujours autre chose comme contre- valeur qu'un produit du travail de son ache- teur; de plus, se sont créées depuis, des fonctions à production impondérable (travaux de lïntelligence, gardiennage, factage, etc.), qui ne se réalisent pas

I. Contradictions économiques (a* vol.). Conclusion, p. 414. 9. Formule de J.-B. Say, donc orthodoxe.

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sous des formes sensibles et laisseraient ceux qui s'y livrent à la merci de leurs semblables. Il faut donc trouver un moyen qui satisfasse à toutes les condi- tions d'un échangée multiple et universel : rapidité, commodité, acceptabilité, un signe qui, tout en fai- sant s'échanger les produits contre les produits, pour satisfaire au principe d'immutabilité de la valeur, représenterait directement et intégralement la mar- chandise, circulant pour elle et par elle. Mais ce signe, pourra-t-on s'écrier, existe déjà dans la mon- naie actuelle, rapide, commode, acceptable en tout paiement. Eh bien ! non, c'est justement qu'est l'erreur, notre monnaie a produit la déviation dans le développement de l'équation commerciale. Les pro- duits s'échangent aujourd'hui contre de l'argent, non contre des produits. Mais encore puisque l'argent représente le produit ! Oui, si sa valeur intrinsèque était nulle ; à la valeur du produit qu'il représente s'ajoute la sienne propre, ce qui fausse l'échange et le rend imprécis. Puis, par le fait même de sa valeur intrinsèque, « il ne fonctionne pas pour rien », son service d'intermédiaire doit être payé. « La circula- tion dans ce système est sujette à une déperdition continuelle de valeurs, ce qui entretient tout à la fois la consomption et la pléthore dans les diverses par- K ties du corps social » (i).

Quel sera donc ce signe parfait, représentation intégrale du produit lancé dans la circulation? Sachons regarder autour de nous, et la Lettre de Change à notre portée nous apparaîtra comme l'ins-

I. Mélanges (i" vol.). Articles du 3i mai, i" et 5 juin 1848 du Représentant du Peuple .

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trament le plus propre à s'adapter à la combinaisoii nouvelle viendront à la fois se fondre les princi- pes d'Association, d'Immutabilité de la Valeur, d'E- change direct des produits (i). Quel symptôme plus frappant de notre solidarité économique que cet eflTet de commerce, qui, par Tendossement, unit tous les souscripteurs dans une garantie commune et partant réciproque !

La Réciprocité^ la garantie mutuelle c'est la con- densation en un seul mot des rapports constitutifs de réconomie sociale. A ce principe de Mutualité, pour qu'il soit intégralement appliqué, il faut un instrument adéquat, un billet qui comme la lettre de change et mieux qu'elle, garanti par l'acception de tous c'est une association créée en vue de Tacceptationdudit billet un contrat social d'échange, pourrait-on dire, que l'on doit créer inspire con- fiance à tous, par suite, s'il se peut d'une garantie universelle et non plus seulement arrêtée au nombre des endosseurs.

C'est dans une généralisation de la Lettre de change qui rétablira l'équilibre dans le commerce, générali- sation d'autant plus facile que l'expérience nous montre dans les opérations de banque la tendance du métal à s'immobiliser dans les caisses, tandis que le portefeuille grossi et servant de gage aux dépôls et emprunts^ la pratique des virements, etc., rendent l'effet de commerce de plus en plus prépondérant (2).

Le billet d'échange trouvé, de quelle utilité nous peut-il être si la circulation reste stagnante ? Juste-

1. Contradictions économiques, vol. Chap. X, p. iio.

2. Mélanges (3« vol.) Réponse à BasUat, p. Sag.

ment à éviter cette stagnation. Comme « la circula- tion a pour condition le crédR réciproque d consis- tant « adonner instrament pour instrument, matière première pour matière première, service pour ser- vice, produit pour produit, échange pour échange, garantie pour garantie » (a) et que par suite de TÂssociation établissant réchange direct, Tor se trouve supprimé, non seulement comme agent de circulation, mais encore comme garantie, en un mol comme monnaie, le prêt d'argent devient inu- tile et V intérêt qui rémunérerait les détenteurs du numéraire démonétisé d'un service chèrement rendu, devient un anachronisme. Le crédit, débarrassé des péages actuellement prélevés par le capitaliste, réduit les prix sinon à la stricte valeur de la mar- chandise, du moins à sa plus proche approximation; soiis l'influence du bon marché, la demande s'éta- blit, l'offre suit et la circulation se remet en marche. Dès lors, pourquoi ce principe d'Association si fécond ne s'éta^lirait-il pas encore dans le domaine de la production et de la consommation ? Pourquoi des sociétés dérivées du même mouvement associa- tionniste ne surajouteraient-elles pas de nouvelles approximations ^\x but poursuivi : détermination de la valeur stricte des marchandises directement offer- tes à l'échange, puisque par la combinaison et la coopération d'efforts, on produit plus et à moindres frais, ce qui accentue le bon marché. L'universalilé des souscripteurs du nouveau billet, sorte de lettre

1 . Mélanges (i^vol.). Représentant du Peuple, article du i4inaii84B. a. Mélanges (a» vol.). Article du 19 février. Le Peuple, p. 4t.

de change généralisée, ne serait plus, comme la pre* mière hypothèse, un bloc dlndividus isolés mais bien un groupement d'associations échangeant entre elles et sans escompte leurs produits.

« L'association des chemisiers s'est engagée vis-à- vis de celle des chapeliers à livrer à celle-ci en compte courant toutes les marchandises confectionnées dont elle pourrait avoir besoin, avec remise sur le prix de fabrique de lo o/o.

De son côté, l'association des chapeliers s'est engagée vis-à-vis des chemisiers à fournir à ces der- niers tous les objets de coiffure dont ils auront besoin... » (i) avec même remise. Voilà une opéra- tion de crédit mutuel. Que le principe s'étende à la nation entière et l'on aura, autour d'une Association générale de souscripteurs s'engageant à recevoir en paiement un billet, représentation intégrale des pro- duits, tout un système de sociétés productives ou de consommation évoluant comme des satellites autour d'un astre planétaire.

Une circulation s' opérant sur un champ si vaste exige un organe centralisateur, une Banque les nouveaux billets charges de la confiance publique viendraient dans un flux et reflux incessant vivifier et suractiver le travail national. Clef de voûte du système, véritable synthèse des conditions nécessai- res à un ordre de choses établi sur la Justice : Asso- ciation, Immutabilité de la Valeur, Echange direct. Suppression du Numéraire et de Tlntérêt, etc., la Banque va pleinement réaliser l'équilibre social.

En échange, nous le savons déjà, tous produits et services seront dorénavant égaux. Et le contrat entre patron et ouvrier, ce louage de travail exigé par la

consommatioii pour la production n'est-il pas encore un échange ? A la matière première gardée en toute propriété par l'employeur, l'employé donne une forme, fruit de sa spécialité. Ce travail de transfor- mation que Ton peut appeler A exige une eonlFe- valeur de stricte égalité. Le patron pourra-t-il don- ner moins que A en paiement, détruisant ainsi l'é- quation par un refus de reconnaître l'égalité des ser- vices. La prime qu'il veut retenir n'a plus de raison d'être, puisque l'intérôt sa retenue ne serait qu'un mode d'intérêt est supprimé. Il devra donc don- ner un salaire égal. Gomment le déterminer ? Paf l'éventualité d'une consommation par l'ouvrier de son propre produit qu'il devra pouvoir racheter avec la stricte paie à lui fournie par l'employeur. Le tra- vail transformateur en contre-opposilion avec la transformation de Tobjet constituent les deux faces d'une même identité qui ne pouvant s'opposer qu'à elle-même nous ramène à l'équation fondamentale : A=- A.

Mais surgit la question de la matière première qui avant d'avoir été livrée au travailleur pouvait avoir une valeur supérieure à zéro, ce qui suppose un achat préalable du patron, achat qui doit se retrou- ver dans la marchandise et par cette nouvelle hausse de prix déterminer à la fois :

Une impossibililé de rachat par l'ouvrier de son propre produit ;

Et des retenues du patron sur le salaire de ses employés par la nécessité sont ces derniers par manque de capital et de matière première de travail- ler aux gages d 'autrui.

C'est la Banque qui va sauver le principe d'éga-

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lité dans rechange déjà compromis. Puisque pat* rémission de ses billets, elle a rendu le capital gra- tuit et fait du travail une valeur identique à l'objet ouvré, la distinction entre capitalistes et non capi- talistes cesse; l'ouvrier qui n'obtenait auparavant jamais d'avances faute de garantie, empruntera désormais sans intérêt, garantissant par son produit ultérieur le remboursement de la matière première à lui directement ou indirectement confiée ; il ne sera plus à la merci de son patron qui n'essaiera plus de lui refuser la contre-valeur exacte de son travail, ou plutôt il n'y aura plus ni patrons ni salariés mais rien que des artisans libres qui, ne pouvant s'élever que parla force de leur travail (d'après le principe d'égalité de l'échange, produisant plus, ils acquerront plus, produisant moins, ils acquerront moins, la récompense, reprenant son sens étymologique, étant la stricte compensation de la peine) surafBrmeront leur personnalité, tout en transformant le monde en une vaste association de sociétés ouvrières où, à la rémunération du travail individuel s'ajoutera encore le bénéfice de l'effort collectif et la réciprocité de réchange assurera la réciprocité des efforts, réalisa- tion de l'équilibre, d'une souveraine justice.

Et voilà dans ses grandes lignes résumée la théorie socialiste deProudhon.

Qu'y a-t-il de plus moral qu'un pareil système tout dépend de la libre initiative de l'individu ? Pour arriver à l'égalité égalité des moyens est*-il nécessaire, comme dans le communisme, d'imposer l'omnipotence de l'Etat et de supprimer du même coup la Liberté dans son principe ? Est-il besoin, comme chez les Saints-Simoniens de faire du Travail

Lagardo 7

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une religion, dusysloiiic un dogme dont le représen- tant, pape d'un nouveau genre, exigerait de la foi des fidèles Tobéissance la plus absolue à ses commande- ments et verser à nouveau dans le despotisme ? Ou faut-il, comme les phalansté riens, tomber en contra- diction avec le principe posé et sous prétexte d'obéir à la justice consacrer l'inégalité en établissant trois barèmes spéciaux au Travail, au Capital et au Talent ?

Non ce n'est pas extérieurement à l'individu mais en lui que se trouve le germe de l'organisation idéale et juste ; c'est dans son initiative provoquée par la nécessité qu'il trouve le moyen d'améliorer son sort, celui de l'humanité est de marcher droit dans la voie du progrès. Il se sent trop faible ; il ligue ses efforts à ceux de ses semblables en n'aliénant rien de sa liberté; alors croissant en bien-être, en dignité, il arrive à la conscience de lui-même, de sa destinée ; au milieu des contradictions il trouve l'harmonie, réalisant de son moi une conception de plus en plus haute et l'adirmant dans sa personne et dans ce qui en est le prolongement : sa famille et ses œuvres.

Comme nous sommes montés haut, et comme nous sommes loin des théories socialistes contempo- raines ; des communistes prêchant l'abolition du foyer familial, la communauté des femmes et des enfants, le retour à une époque édénique, un recul millénaire vers la brute ; des saints-simoniens dont la religion impudiqu ement exercée par des prêtresses éhontées vint ignominieusement rouler aux gémonies de Belleville ; àQ Y attrayante papillonne àe Fourier les fleurs phanéroganes se livrent à tous les bai- sers ! L'austère Proudhon se détournait avec dégoût

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de ces théories honteuses et affligeantes. Il tonna contre elles, laissant tomber comme d'mi Sinaï le nouveau Décalogue, la nouvelle orgailisation, le MUTUELLISME. Les objections, les critiques plurent sur le nouveau système; mais toutes d'ordre exclu- sivement pratique (i), on en contestait par exemple les possibilités d'application, mais pas une voix ne s'éleva au nom de la morale et de la dignité humaine trop bien défendues par l'auteur dans la satisfaction de leurs principes.

D'autres doctrines épanouies aujourd'hui sous l'in- fluence de théoriciens nouveaux venus mais' qui commençaient à germer à cette époque, trouvaient en Proudhon une intransigeante antipathie; citons comme exemple V internationalisme .

Après avoir constaté dans son premier mémoire l'immanence du principe d'association dans l'huma- nité, d'où découle une égale justice pour et envers

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tous, il se demande si les préférences de l'amour et de l'amitié sont injustes. « Je suppose, dit-il (2), que je sois simultanément appelé par deux hommes, exposés à périr ; m'est-il permis, m'est-il même commandé de courir d'abord à celui qui me touche de plus près par le sang, l'amitié, la reconnais- sance ou l'estime, au risque de laisser périr Tau- Ire ? Oui, Et pourquoi ? Parce qu'au sein de l'univer- salité sQciale, il existe pour chacun de nous autant de sociétés particulières qu'il y a d'individus et qu'en vertu même du principe de sociabilité^ nous devons

1. Ce sera le sujet de la troisième partie.

2. Ouvrage cité. Œuvres complètes. Tome I, chap. par.a» p- 184.

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remplir les obligations qu'elles nous imposent^ selon Vordre de proximité elles se sont formées autour de nous. D'après cela, nous devons préférer à tous autres nos père, mère, enfants, amis, alliés, etc. » Ajoutons pour suivre la gradation logique, nos pays, nos compalriotes, les gens de notre langue, de notre race, de noire continent, de notre couleur, etc. Secourir de deux inconnus celui qui nous paraîtra le moins étranger même qu'on y fasse bien atten- tion — sans en attendre la moindre récompense ou au moins une certitude de réciprocité est une impul- sion si naturelle, si conforme à notre immanente sociabilité on ne peut la réfréner sans se faire violence que Ton se demande quel sophisme arrive à faire vivre une théorie si ignorante de notre psy- chologie. Car il n'y a pas de théorie si mal établie qui ne soit toujours présentée au gros public avec des apprêts, qui la rendent séduisante au premier coup d'oeil. Eh bien ! finissons-en, enlevons le farda riixternationalisme. Plus de frontières, plus de guer- res, clame-t-il et réternelle fraternité régnera entre tous les hommes, une seule patrie subsistera : l'Hu- MANiTÉ. Ah ! internationalistes, c'est l'humanité qui vous fait nier la patrie ! Disposez-vous de l'omnipo- tence nécessaire pour décréter le croisement des races dans le monde et cela fait, pouvez- vous niveler les massifs les plus abrupts, combler ou déplacer les mers les plus vastes pour enrayer l'esprit particula- riste prêt à se reformer dans les populations à moins d'en décréter le déplacement périodique ? Pouvez- vous établir une température moyenne pour toutes leô contrées ? par des bouleversements géologiques donner au sol une composition identique ; provo-

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quer partout les mêmes cultures, détruire l^influence des races, des traditions, du milieu, sur nos êtres, faire en un mot des individus uniformes dans une nature uniforme et décréter d'erreur l'antique Ge- nèse ??? Si vous le pouvez, alors l'immense troupeau vous suivra ; mais si vous êtes impuissants à réali- ser un tel programme, taisez- vous, internationalistes, vous n'êtes que des illuminés !

A^oilà comment eût parlé Proudhon, s'il eût vécu de nos jours. Recueillons précieusement sa sentence : « Il existe pour chacun de nous autant de sociétés

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particulières qu'il y a d'individus, et en vertu même du principe de sociabilité nous devons remplir les obligations qu'elles nous imposent selon Vordre de proximité elles se sont formées autour de nous. » Oui, nous nous liguerons, Français contre étrangers. Européens contre Asiatiques, blancscontre jaunes et ainsi de suite dans une progression d'alliances, tou- jours déterminée par une proportionnelle diminution d'accointances chez l'adversaire commun, extension doniV Humanité venant en dernière ligne formerait que le terme final et plutôt théorique, ligue d'hommes contre tout ce qui menace l'homme parce qu'il s'en diiférencie (asservissement des animaux inférieurs, destruction des bêtes féroces, etc.), mais alors Thuma- nité pour I'Humanité cessant tout à coup par cette dilTérencirition caractéristique qui n'est qu'instinct de défense et non pas vertu, cesserait par là-même d'être l'humanité.

A ces internationalistes, doux humanitaires qui, sans souci de la contradiction, prônent la violence comme le bon moyen d'arriver à la réalisation de leur idéal, Proudhon était encore opposé par son

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hostilité marquée pour les procédés subversifs, même légaux. Sous TEmpirc, le droit de coalition et de grève ayant été accordé aux ouvriers et aux patrons, il le combattit comme un abus du droit, traitant la loi du 24 mai 1864 d' « antijuridique, antiéconomique, contraire à toute société et à tout ordre » (r). Il n'acceptaitpas, lui, Thomme de science, qu'on pût recourir à la contrainte, à la force pour trancher d un coup les nœuds gardiens de Técono- mie sociale. C'était une injustice à laquelle il fallait résister malgré les erreurs de la foule.

Puis, combattant l'excès contraire : Filluminisme qui prêche l'amour à tout prix du prochain, il écri- vait, ce qui démontre chez ce doctrinaire d'une équité positive et intransigeante une grande sévé- rité dogmatique et une extraordinaire résistance aux entraînements de l'opinion : « L'ordre s'établit dans la société sur les calculs d'une justice inexorable, nullement sur les sentiments paradisiaques de fra- ternité, de dévouement et d'amour que tant d'hono- rables socialistes s'efforcent aujourd'hui d'exciter dans le peuple. C'est en vain qu'à Texemple de Jésus- Christ ils prêchent la nécessité et donnent l'exem- ple du sacrifice ; l'égoïsme est plus fort et la loi de sévérité, la fatalité économique, est seule capable de le dompter. » Oui, braves gens, âmes généreuses, entrez dans la société et déposez toute illusion. Las- ciateogni speranza. Dites adieu à l'espérance. C'est dans l'Enfer que vous venez d'entrer. C'est par des chemins hérissés de vertus difficiles, que Proudhon passe, pour porter aux damnés de la nécessité ter-

1. De la capacité des classes ouvrières. Chapitre IX p. 335.

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restre, le baume bienfaisant qui guérira le feu qui les dévore. Il leur apporte le MUÏUELLISME, la justice réalisée, le seul qui, entre tous les symptômes socia- listes, puisse donner des résultats pratiques (i) que la postérité lui en soit reconnaissante !

Proudhon écrivain.

Res i^erba rapiunt : Le fonds fait surgir la forme. Et sous Tâpreté de ses revendications, sous l'impul- sion de pensées jaiilies comme d'un volcan, sous rinpressionnante conception d'une inexorable justice dressée sur le monde pour y peser ses contradictions sociales et les ramener à l'équilibre, Proudhon devait trouver un style qui personnalisât ses idées.

Ce qui fit l'originalité de l'homme, c'est surtout l'influence de ce milieu de misère et de solitude tout jeune il vécut. A une nature poussée en plein champ dans le fond prolétairien, puisant à pleines racines la virile énergie des classes aguerries par la souffrance et le travail, l'instruction ne fit pas dévier et n'affaiblit pas la tournure et l'énergie du penser. On écrit comme un bourgeois, mais on pense en prolétaire et la pensée, réagissant sur le style, lui imprime sa marque. Expliquez un Rousseau sans connaître ses souffrances, sa gêne, l'humilité de son origine. Vous n'y parviendrez pas. Il en est de même pour Proudhon, de tous les hommes qui ont subi la trempe du malheur. Ce n'est pas la haute bourgeoisie, ce n'est pas le luxe doré qui fournissent les pionniers d'avant-garde dans la voie du progrès. Ces gens brillants par leur vernis, tenant par-dessus tout à l'éclat du dehors en négligeant la profondeur,

I. jNous le verrons au cours de cet ouvrage.

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auront du clinquant dans la forme, sauront faire adroitement soupirer dans de fades romans ou des poésies langoureuses im cœur qui meurt toujours sans jamais s'épuiser, pourront flatter, séduire Toeil au premier abord ; mais prouver à l'examen plus détaillé, de leurs œuvres fragiles l'aveu de leur pro- pre faiblesse. Qu'y manque-t-il ? La pensée qui fait l'homme. Ah ! qu'ils nous semblent pâles ces fins potiers, occupés à dessiner sur un caolin fragile des fleurs, des idylles, de sensibles bergeries, alors que loin d'eux, les Titans, surgis des couches populaires et montés sur les hauts sommets, lancent sur le monde étourdi leurs Idées qui tombent comme des rochers dans des échos retentissants. Proudhon devait donc étonner par son penser et par son style. Il devait surprendre davantage par sa méthode de raisonne- ment empruntée de la dialectique hégélienne (i) qui posait la contradiction, l'antinomie, comme forme de ridée, et peu connue en France l'on en était resté aux vieux procédés d'induction, de déduction, de syllogisme, ce qui embarrassait des adversaires peu familiers avec son maniement. Aussi, en peu de temps, Proudhon acquit-il la réputation d'un dialec- ticien de première force. Mais, même à ceux qui lui reconnaissaient cette supériorité, elle paraissait être de mauvais aloi. On le supposait usant de la dialec- tique comme d'un divertissement, pour le vain plai- sir d'embarrasser ses adversaires, les tenir en haleine,

I. Sans avoir lu Hegel, il avait les notions du principe de contradiction, notions amplifiées depuis par des conversa- tions avec Karl Grun. Karl Marx s'est vanté d'avoir hégélia- nisé Proudhon. Celui-ci n en a jamais rien dit.

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les faire « suer sang et eau » et les accabler ensuite, après les avoir déroutés par une succession d'idées hétéroclites. Bastiat, loyal adversaire, fait allusion à cette méthode, dans la polémique qu'il engagea avec Proudhon sur la légitimité de l'intérêt : « Je la tiens, écrivait-il, pour une conception sérieuse de votre esprit)), mais il mentionnait eu même temps ces bruits misérables auxquels il ne croyait nullement. « M, Proudhon, s'écriait-on, lire des coups de pisto- let dans la rue pour faire mettre les gens aux fenê- tres )). Et voilà dans une boutade, jugée la supériorité dialectique d'un homme, qui n'écrivait que pour la justice.

Mais qu'importent les appréciations du vulgaire quand sur ce dialecticien redoutable, sur ce styliste d'une vigueur inouïe, vient se poser la consécration de hautes autorités ?Saint-Beuve (i), le roi de la cri- tique littéraire, disait de lui : « Fort de son honnêteté profonde et de sa probité inattaquable, il avait de ces manières de sentir et de dire qui faisaient trembler. »

Puisque Proudhon avait beaucoup senti, beaucoup pensé, conscient de sa valeur, il était naturellement destiné, semble-t-il, à gagner les voies littéraires. Eh bien! non; tout comme Jean- Jacques, cet autre pen- seur farouche qui écrivit fort tard et que les circons- tances seules menèrent droit au Contrat Social, Proudhpn ne se croyait pas fait pour le métier d'écrivain. Il résista tant qu'il put aux sollicitations de ses amis. Il avait déjà composé ses deux ouvra- ges de linguistique, la Célébration du Dimanche,

I. A fait de Proudhon une biographie justificative très inté- ressante, mais malheureusement inachevée.

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le premier Mémoire sur la propriété, qu'il écri- vait encore de Paris il faisait un stage d'études comme titulaire de la pension Suard à son ami Berg- man : « Je suis fait pour l'atelier, d'où j'aurais ne jamais sortir et je rentrerai aussitôt que je le pourrai. » Cette antipathie première, il la conserva toute sa vie, professant un profond mépris pour les hommes de lettres et surtout pour les faiseurs de romans mis sur le même pied que les artistes et les bohèmes, parce qu'il voyait dans l'exagération de leurs œuvres et l'importance donnée à ces messieurs, la mesure du degré d'abaissement des masses, La littérature sans autre objet qu'elle-même, n'étant ni philosophe, ni moraliste, ni économiste, ni histo- rienne, etc., c'était pour lui la misère, le zéro de l'intellectuel. Faciles eflbrts pour raconter à des fem- mes, — les romanciers n'ont plus que des lectrices, et c'est à elles, qu'inconscients de leur déchéance ils s'adressent dans leurs préfaces les diverses péri- péties de l'étemel thème d'amour, trame simple la « folle du logis » seule travaille, énervant les éner- gies, diminuant les individus. Aussi quand, mis face à face avec la nécessité, ce robuste génie fut forcé de s'armer d'une plume, c'est d'un geste nerveux qu'il la prit, relevant le défi et ployant les phrases, les figeant sous les contradictoires poussées d'une pensée impétueuse, se fit un genre l'idée -bondis- sait sôus les mots. Etonnement ! Stupéfaction ! quel était ce nouvel athlète tombé dans l'arène et qu'al- lait-il entreprendre ? Porter un défi à la société ? Non. Répondre à ses provocations quotidiennes de gêne et de misère. Comme l'homme de Genève l'avait heurtée de front, dans sa première passe, dans

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la Civilisation, le Franc-Comtois allait la combattre dans la Propriété. Avec quelles armes atteindre ce polémiste étourdissant dont les rapides successions d'idées laissaient le trop lent contradicteur hors d'ha- leine, le prévenaient dans ses ripostes, le laissaient efflanqué, abattu, brisé sous des arguments imprévus et irrésistibles ? Comment se défendre de l'hydre qui vous hypnotise et vous mène malgré vous jusqu'au précipice il vous abîme ? Risquer un abordage avec Proudhon était une témérité l'on n'osait trop s'aventurer. Cet homme, disait Sainte-Beuve (i) « a du malin et du diabolique en même temps que du dialecticien subtil et délié, du logicien impitoyable. 11 vous prend, il vous emmène, on le suit ; il vous emmène plus loin, on le suit encore; on croit être arrivé : pas du tout ; il vous reprend et vous emporte et cette fois en rebroussant chemin; il vous enlève par delà et dans des régions l'on ne distingue plus que par éclairs ce qu'il veut, il va et il vous conduit. En se sentant balancé de la sorte on ne cesse de se demander avec inquiétude : « veut-il en venir », jeu périlleux qui n'est pas fait pour rassurer les timides, pour contenir les imprudents, pour guider les faibles et qui devait prêter à bien des malen- tendus».

Et tout en analysant les impressions dégagées d'mie lecture de Proudhon, Sainte-Beuve semble vouloir donner la raison des inimitiés accumulées autour d'un homme sincère et loyal qu'on ne com- prit pas à cause de sa complexité, de cette intelli-

I. Sainte-Beuve : Proudhon^ Michel-Levy, édit (1872), p. 2o5.

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gence aux vues simultanées et multiples comme un kaléidoscope encore introuvé.

Rassurer les timides ! sa méthode d'exposition et son style ne le pouvaient. Proudhon dans sa brutale franchise, ne mâche par les mots et comme Bourda- loue « frappe comme un sourd » en déposant tout respect humain. On pourrait regarder comme une maladresse, cette rudesee de Texpression ; on peut penser qu'avec des idées intégralement exprimées, mais sous une forme plus modérée, il pouvait arriver à de grandes réalisations ; mais comment ne pas tenir compte de ses souffrances, de ses lugubres souvenirs de jeunesse ? « Quand le lion a faim, clamait-il, il rugit ». Comment, à la sociétéqui le broyait dans son engrenage, pouvait-il pardonner de cruelles attein- tes ? Et quand bien même, à présent que le voilà devenu fort, la société Veut choyée pour l'inté- resser à sa défense, comment pouvait-il se laisser annihiler ? Il savait que d'autres souffraient, les hum- bles, les petits, ses frères, auxquels parfois on dai- gnait faire la charité, tout en leur refusant le droit d'exhaler une plainte. A ceux dont on ferme la bou- che, il voulut servir de porte-voix. C'était dès lors la misère qui parlait avec son accent terrible.

Contenir les imprudents ! comment était-ce possi- ble avec ces sentences paradoxales qui, détachées de leur contexte, méchamment commentées par des adversaires de mauvaise foi,'mcnaient droit aux théo- ries subversives, qui, tombées dans des cerveaux mal éclairés y produisaient des sombres remous, de ces poussées brutales engendrant les coups de force aveugle, ce contre quoi il luttait.

Guider les faibles ! comment imposer une direction

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à qui ne vous comprend pas, à ces mannequins que le moindre souffle retourne, toujours prêts à être de Tavis du dernier opinant et dont la masse respecta- ble, si elle était consciente, suffirait à donner à la société un centre de gravité, une pondération qui lui manque.

Oui, par de pareils écrits, Sainte-Beuve l'a dit avec beaucoup de vérité, Fauteur devait prêter à bien des malentendus. A droite comme à gauche, tout le monde l'interpréta à sa façon, personne ne le com- prit, ses adversaires comme ses amis. Sa vie mal exposée par des biographes est un malentendu ! Ses idées incomprises, un autre malentendu. Proudhon, c'est le malentendu incarne. Sa supériorité incontes- table était tantôt, nous l'avons vu, regardée comme de mauvais aloi ; tantôt comme la manifestation d'un incommensurable orgueil. A cet homme parti de bas, on ne pardonnait pas l'humilité de son origine et la vanité froissée d'adversaires réduits au silence, prêtant généreusement leurs qualités aux autres, attribuait ces foudroyantes ripostes à sa vanité démesurée. Vaniteux, Thomme qui s'écriait : Périsse ma mémoire et que l'humanité soit libre ! Vaniteux, le théoricien sombre qui, réfutant les phalanstériens, refusait au talent le droit à l'inégalité, posant un inflexible ni veau sous lequel, lui,rhomme de génie, s'inclinait tout le premier. « On s'étonne, s'écriait-il, que je refuse au génie, à la science, au courage en un mot à toutes les supériorités que le monde admire l'hommage des dignités, les distinctions du pouvoir et de l'opulence. Ce n'est pas moi qui le refuse, c'est l'économie, c'est la justice (notez, lecteurs, c'est toujours au nom de la justice) c'est la liberté qui le défendent.

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Rendez aux hommes la liberté, éclairez leur intelli- gence afin qu'ils connaissent le sens de leurs con- trats et vous verrez la plus parfaite égalité' présider à leurs échanges, sans aucune considération pour la supériorité des talents et des lumières.

Qu'Homère me chante ses vers, j'écoute ce génie sublime en comparaison duquel moi, simple pâtre, humble laboureur, je ne suis' rien. En efTet, si on compare œuvre à œuvre que sont mes fromages et mes fèves au prix d'une Iliade... » Mais<( je puis mepasser de l'Iliade et attendre, s'il le faut, l'Enéide. Homère ne peut se passer vingt-quatre heures de mes produits. Qu'il accepte donc le peu que j'ai à lui offrir et puis que sa poésie m'instruise, m'encourage, me console.

Pour que le chantre d'Achille obtienne la récom- pense qui lui est due, il faut donc qu'il commence par sejaire accepter. » Et plus loin : « De même que la création de tout instrument de production est le résultat d'une force collective, de même aussi le talent et la science dans un homme sont le produit de l'in- telligence universelle et d'une science générale lente- ment accumulée par une multitude de maîtres et moyennant le secours d'une multitude d'industries inférieures... L'homme de talent a contribué à pro- duire en lui-même un travail utile : il en est donc copossesseur ; il n'en est pas le propriétaire. Il y a tout à la fois en lui un travailleur libre et un capital social accumulé ; comme travailleur il est préposé à l'usage d'un instrument, à la direction d'une machine qui est sa propre capacité ; comme capital il ne s'appartient pas, il ne s'exploite pas pour lui-même^ mais pour les autres...

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Peu de maîtres, peu d'années, peu de souvenirs traditionnels sont nécessaires pour former le culti- vateur et l'artisan ; l'effort générateur, la durée de la gestation sociale sont en raison de la sublimité des capacités... Il avait (l'homme de talent) la faculté de devenir^ la société Ta fait être. Le vase, dira-t-il au potier : « Je suis ce que je suis et je ne te dois rien? » (i).

A part l'homme de Port-Royal, chez quel écrivain trouverons-nous une doctrine de plus sombre humi- lité ! Gomme on est loin des idées reçues, comme on réduit à presque rien ces mesquines enflures de supé- riorité, de talent, de génie, notre pauvre àme s'illusionne sur une petitesse dont elle crée les degrés Oui, l'homme supérieur doit tout à la société dont il n'est qu'un produit, et bien loin de ce prévaloir d'un mérite impersonnel il doit trouver l'excuse légitime d'un travail d'utilité sociale à son parasi- tisme économique. Au lieu de se surenchérir, il n'a qu'à rentrer en lui-même. C'est par l'humilité que l'on touche au sublime. L'humble Proudhon attei- gnit à la sublimité. Et, si malgré ce, calomniateurs, vous persistiez encore à parler de son orgueil, vos accusations auraient une profondeur que vous ne leur soupçonnez mênie pas. Si, comme La Roche- foucauld qui réduisait tout à l'égoïsme, môme les plus nobles actions, vous ramenez tout pour le seul Proudhon à une question de vanité, des vanités, accentuerons-nous, il eut la plus belle de toutes, celle de n'en pas avoir !

I. Qu'est-ce que la propriété ? Voyez Ghap. III, paragraphe 7.

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Malgré cette austérité, ces couleurs sombres, cette inclination à poser des problèmes difficiles et brû- lants, à les démontrer d'une façon algébrique par une dialectique aux vues élevées et profondes, l'œuvre proudhonienne n'est pas tout écrite sur môme ton rigide et sévère ; le tendre y est parfois rendu avec une délicatesse d'expression inaccoutumée chez un lutteur, mais non surprenante chez un sen- sible. N'oublions pas que Proudhon avait souffert : qui sait sentir sait être tendre. Il y a dans la Célé- bration DU Dimanche, une idylle qui, par la poésie douce et la suave mélancolie qui s'en dégagent, lais- sent le lecteur attristé de l'avoir si tôt achevée. Lisons, relisons encore ce chef-d'œuvre : la béate méditation qu'il provoque amenant en l'àme de ces échos mystérieux qui surprennent :

« La blonde Marie était aimée du jeune Maxime. Marie sim- ple ouvrière et dans la naïveté d'un premier amour. Maxime, laborieux artisan, unissant la raison à la jeunesse. La nature semblait avoir prédestiné ces amants au bonheur en les douant tous deux de simplicité et de modestie. Assidus au travail tous les jours de la semaine, Maxime s'efforçait d'augmenter son épargne. Marie tressait en silence sa couronne de mariage. Ils ne se voyaient que le dimanche ; mais qu'il était beau, qu'il était solennel pour eux ce jour il fut chanté dans le ciel « L'amour est plus fort que la mort ! qu'il répandait sur leur tendresse mutuelle de religion et d'innocence 1 Amants vérita- bles ne furent jamais sacrilèges : pleins d'un amoureux respect, qu'aurait osé le jeune homme ? qu'aurait permis la jeune fille, belle de sa pudeur et de la joie du dimanche ? Seuls avec leur amour ils étaient sous la garde de Dieu. La Révolution de juillet vint brusquement détruire tant de iélicité. Maxime fut averti

de se pourvoir, plus d'ouvrage, plus de joie. Il résolut de s'éloi- gner pour un temps et de se diriger vers la capitale. La veille de son départ, un dimanche au soir, il saisit la main de Marie et, sans lui parler, la conduisit à l'église. u Si je reviens fidèle, quelle vous retrouverai-je Marie ? Faites ce que vous dites et comptez sur ma foi. Me le promettez^vous devant Dieu ? » Elle le promit. Ils sortirent, la nuit était bel(e ; Maxime selon la coutume des amants qui se séparent, fit voir à Marie l'étoile polaire et lui apprit à en reconnaître la position. « Vos yeux ne rencontreront plus les mions, lui dit-il ; tous les dimanches k pareille heure, je porterai mes regards de ce cdté-là. Faites-en de même, afin qu'au même instant, comme nos cœurs sont unis, nos pensées se confondent. C'est tout ce que je demande, jusqu'à ce que je vous revoie. » Il partit. Paris ne lui donna pas toujours de l'ouvrage ; ses jours de chômage lui devinrent funestes. Par les instigations de quel- ques amis, Maxime fut affilié à une société républicaine... Une invincible mélancolie s'empara de son âme et altéra son carac- tère, n Savez-vous, écrivait-il à Marie, pourquoi vous êtes si pauvre, lorsque tant d'effrontées vivent dans le luxe ? Pourquoi je ne puis vous épouser, lorsque tant d'hommes se précipitent dans le libertinage ?... Savez -vous pourquoi je travaille quel- quefois le dimanche tandis que d*autres jouissent ou s'ennuient toute la semaine ?... Dieu a permis que les bons fussent les premiers à pâtir des vices des méchants, pour leur apprendre que c'est à eux d'émonder la société et de faire refleurir la vertu. Si le juste n'avait jamais à se plaindre, le pervers ne se corri- gerait pas ; et la contagion s'étendant toujours, le monde, bien- tôt tout infecté, périrait... Priez Dieu pour moi, Marie, c'est tout ce que peut une faible femme. Mais il y a un million de jeunes hommes vertueux et forts, tout prêts à se lever et qui ont juré de sauver la nation... Nous vaincrons ou nous sau- rons mourir. » Maxime fut tué derrière une barricade dans

La£;arde 8

^ îîô

es joiiraées de juià. Depuis ce temps, son amante a pris te deuil : orplieline dès son bas-âge et n'ayant plus de mère, elles'est attachée à la vieille mère de son fiancé. Ses journées se passent dans le travail et dans les soins d'un tendre dévoue- ment. Tous les dimanches on la voit, dans Tobscure chapelle 011 elle promit à Maxime son cœur et sa foi, assister à l'oflice divin ; c'est que son âme calme et résignée se fortifie et s*épure dans un ineffable amour. Et le soir, après la prière, le cœur plein des dernières paroles de Maxime, jusqu!à ce que je vous revoie, la triste Marie regarde en soupirant Tétoile polaire. »

Douces vibrations ! suave récit ou tintent funè- bres dans un lointain éloignement des illusions éva- nouies sur un amour d'idéalité pure et irréalisable. Ah I Ppoudhon sensible, de cette sensibilité forte et sublime puisée dans les inoubliables impressions de cette nature où, tout jeune, tu prenais des habi- tudes contemplatives, il fallait sentir et penser comme toi pour élever une âme et entrer en communion d'idées! Mais lu parus juste à point à une époque ce matérialisme destructeur d'énergies qu'on nomme lucre, intérêt personnel, hydre qui mord à pleines dents, hurla par toutes ses gueules devant la pureté de tes idées, devant ton désintéressement !

Du journalisme, de '^etle branche littéraire qu'il faisait plus que haïr, qui lui répugnait, les attaques lui vinrent furieusesgo, nflées du venin monstrueux delà calomnie.

Provoqué, Proudhon bondit sur sa plume, saute à pleins pieds dans la polémique et comme d'un scalpel crève ces purulentes boursouflures. Son tyle, tantôt aimablement railleur, tantôt sarcaslique est parfois féroce au trait final, harcèle l'adver-

-^ tu *—

saire, le met hors de lui, le fait se débattre, écu- mer, s'enferrer de plus en plus dans ses propres défenses jusqu'à ce qu'enfin exténué, rendu, il vienne lourdement s'abattre sous un dernier coup de massue^ Il y a, dans sa polémique, un article qu'on peut donner comme type du genre. C'est une lettre à PJwre Leroux où, répondant à une longue diatribe de ce dernier qui l'accusait de lui voler ses idées, il lo raille, le bafoue, le jette à terre, le reprend pour Thumilier davantage, le roule

et l'écrase avec tant d^aisance infatigable, qu'à la

«

vue de cette lutte disproportionnée, on est tenté par pitié de crier au trop fort athlète : Assez ! Assez ! Lecleur ! Savourez ce morceau, il est assaisonné de sel gaulois :

A Pierre Leroux (i). Mon cher Théosophe, Vos trois articles contiennent en substance que je suis un orgueilleux, un éclectique, un libéral, un sophiale, un voltai- rien, un fouriériste, un malthusien, un égoïste, ud athée, un Erostrate, un bourgeois, un propriétaire, ce qui ne vous em- pêche pas de m appeler votie ami et de me dire a Mw cher Proudhon » que j'ai pillé sans en rien dire Kant, Hegel, Fenerbach, Fourier et vous-même; mais que si j'ai pris quel- ques-unes de vos idées, c'a été à mauvaise intention et uni- quAçnent pour renverser votre Doctrine; qu'après avoir critU que Loigis Blanc, Considérant, Cafaet et autres dont vous vous souciez in petto comme de moi, j'ai eu l'audace extrême de m'attaquer à vous, le vainqueur de M. Cousin et de l'éclectis- me, que je vous ai appelé théologastre, tandis que vous êtes bien et dûment le théologal du socialisme ; bref, je ne suis pas républicain.

I. Le Peuple de i85o, article : Résistance à la Révolution.

Vous avez mis quinze colonnes de la République à me défi- ler ce chapelet. Je vous le demande, qu*est-oe que tout cela prouve? Quel argument pour vos lecteurs que cette kyrielle d'épilhèles injurieuses, à Tusage des papelards de la démocra- tie sociale ? Et que vous importe à vous, grand théomancien, grand théomime, pour ne pas dire théomane, dont je n'avais rien dit, que Louis Blanc et les autres qui ont si bien travaillé après Février avaient été par moi confessés d'office, attendu qu'ils refusent déparier.

... Oui, oui, oui, faut-il que je vous le corne aux oreilles 1 je nie tout à la fois collectivement, identiquement et synthéti- quement et l'exploitation de l'homme par l'homme et le gou- vernement de rhomme par Thommeet ce que vous avez grand tort d'oublier, cher Théopompe, l'adoration de l'homme par l'homme. En le niant, je ne fais, je vous le jure, ni antinomie, ni antithèse, je ne songe nullement à démolir votre Doctrine ; je ne sais pas même si vous en avez une doctrine.

... Quelle est donc cette proisade dont vous êtes maintenant le Pierre l'Ermite en faveur de la religion, du gouvernement, delà propriété Qu'attaquez-vou^.^ Que défendez-vous? A qui, à quoi en avez- vous ? Que signifie ce torrent de divagations pédantesques tout ce que Ton découvre de plus clair, c'est que l'idée du siècle, l'idée immortelle, sous l'invocation de laquelle j'ai placé très humblement ma brochure, cette idée... c'est la vôtre. Ne pourriez-vous dire à vos lecteurs simplement jet sans m'appelermalthusien/Erostrate, propriétaire: u Citoyens I Celui qui a résolu le problème du prolétariat. Celui qui seul a le droit de lever la main au ciel et de dire : Mon idée est immor- telle, cet homme-là, ce n'est pas Proudhon, c'est Pierre Leroux, c'est MOL

Ecoutez-moi, cher Théoglosse. Je vous fais grâce pour aujourd'hui de toutes les folies et absurdités que vous avez à pleine bouche répandues dans vos trois diatribes ; je vous ferais

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trop souffrir en les relevant. Mais je vous en préviens, je n'aime pas cette façon jésuitique d'égorgiller un homme en l'embras- sant. Je préfère mille fois la haine avouée, cordiale de Louis Blanc k votre fausse bonhomie. Vous pouvez qualifier mes idées, c'est votre droit ; mais je vous défends de qualifier mes intentions : sinon je vous qualifierai vous-même ; je vous mar- querai si avant et si bnMant qu^il en sera fait mémoire dans les générations futures. Ce sera pour vous un moyen d'arriver à la postérité plus sûr que la Triade, le Girculus (i) et la Doctrine. »

Avez-vous remarqué ce va-et-vient, ce tournoie- ment incessant du chat autour de la souris qu'il hypnotise et qui va pour échapper à la mort, buter contre tous les obstacles jusqu'au moment od la griffe déchirante vient d'une saccade mettre un terme à ce duel disproportionné ; ainsi Proudhon jouait avec ses adversaires il n'est pas possible après avoir bafoué, annihilé le contradicteur par cette rail- lerie implacable, lancée à jet continu, de le mieux assommer par un dédain plus écrasant.

Proudhon théoricien, dialecticien, littérateur, polé- miste, est incomparable. Son argumentation qui trouve toujours le mot est étonnante d'exactitude, ses comparaisons surprenantes par leur familiarité et leur à-propos accrochent avec bonheur l'idée qui se présente, ses défenses nerveuses jetées à bras rac- courci et hérissées d'épithèles introuvables, aiguës comme des pieux, pénètrent l'adversaire jusqu'au sang et l'épuisent. Mais ce qui est le plus à priser chez lui, c est cette noblesse de pensée qui surélève le style, découvre sans cesse des horizons nouveaux

I . Conceptions du système de Pierre Leroux.

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et force après lecture à la méditation. Que fallait-il pour acquérir ces qualités ? De la vertu ; car on ne peut rien penser et écrire contre sa propre menta- lité. Proudhon était donc vertueux ? C'est dans sa vie privée qu'il faut entrer pour le savoir.

PROUDHON HOMME IRIVÉ

L'homme public sur le tremplin de la renommée, point de mire de toutes les curiosités, objet d'adula- tion ou de haine, surveille ses dehors, s'abaisse aux minuties de l'apparence, compose des attitudes, ment à la vérité de son être. Ses idées toujours géné- reuses — ô combien ! s'appuieront il aura soin de le dire sur quelque haute conception, ou sur le grand ou sur le beau ou sur le juste. C'est le viatique qui fera passer le système. Mais ce héraut de son idée a-t-il la personnalité nécessaire à sa réalisation? Est-il lui aussi comme elle, généreux ou grand, ou beau ou juste ? En un mot les attitudes qu'il compose sont-elles la véritable expression de sa moralité ? Est-il sincère, ou fait-il la parade? Est- il homme ? Est-il comédien ? Un coup d'œil jeté sur sa vie privée suffirait à nous l'apprendre, mais cette vie privée, sanctuaire de l'indépendance et de la dignité de l'individu, reste sacrée à l'homme digne et indépendant, qui y trouverait souvent d'affligeants spectacles, la démonstration cruelle de notre vanité lisez de nos faiblesses, que l'expérience des temps, hélas ! accentue trop de jour en jour. Ce qui désespère le chercheur c'est de ne pas trouver l'homme dans l'individu, de venir toujours se heur- ter contre l'obstacle inévitable de la contradiction

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entre l'être et le paraître. L'homme qui dénonça les contradictions eut-il celle-là dans sa vie ? N'hésitons pas, le doute serait trop cruel ; vite, tout en en demandant pardon à sa mémoire, levons les voiles qui couvrent sa vie privée.

Nul besoin n'est de le suivre pas à pas. Quelques traits suffiront à dessiner une énergique silhouette. De toutes ses qualités, ce sont justement celles qui de notre temps ont le plus grand besoin d'être prô- nées, dont nous présenterons brutalement le miroir à la génération présente.

Parlant d'abord de son austérité, comment ne pas s'écrier en rappelant une prosopopée fameuse :

Oh! Proudhon, que dirait votre grande âme si, échappée des sombres bords coule le Léthé, votre ombre aux regards effarés venait errer au terrestre séjour? Le mépris des Fabricius et des Curius n'exci- terait pas seul votre colère et vos malédictions. L'aus- térité agonisante, la chaste Diane dont les autels sont renversés, s'enfuit épouvantée dans le sein de la Nuit. Des masques hideux que la lèpre dévore dan- sent, ronde de satyres défigurés, autour du trône Vénus orgueilleuse et frémissante aspire à pleines narines l'encens des adorateurs, tandis qu'à ses côtés Plutus au rire cynique, lance d'un geste brutal dans la tourbe qui se rue le métal maudit qui fait trébu- cher la Vertu. Ah oui! pour nos hommes diminués, pour ces prétendus esprits forts pour qui la morale n'est qu'un mot, son contenu un préjugé et qui, met- tant d'accord leurs actes et leur idée (l'absence d'idées est encore une idée), n'obéissent qu'aux seules impulsions de la nature^ à la brutalité de l'instinct, prouvons que l'honnêteté n'est pas un vain mot et

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que le cinglant mépris des honnêtes gens est une réalité. Hommes mesquins et féminisés qui perdez la virilité dans Tillusion de son abrutissant exercice, fantoches dont les sens sont autant de fils qui con- duisent vos individus dépersonnalisés et dont les fonctions humiliantes et sans caractère font de vous les têtes anonymes d'un vulgaire troupeau, on va renverser vos idoles, aplatissez-vous devant TAusté- mTÉ!

Proudhon était austère et mysogine. Membre de cette grande famille de vertueux génies l'on dis- tingue au hasard Eschyle, le grand tragique grec, Zenon, le stoïcien, Pascal, Rousseau, etc. ; sa vertu, comme le fer^ n'eut pas un seul fléchissement, même dans les temps orageux de la jeunesse la nature impétueuse tend à s'épancher au dehors. Il connut, il est vrai, vers ses vingt ans une femme qu'il aima^ ce qui ne peut lui être compté comme une faiblesse bien qu'il y ait « plus de mérite, comme dit l'Evan- gile, pour un pécheur qui se repent que pour un juste qui persévère » car l'amour dans sa plus noble expres- sion purifie tout. Qu'on en juge par la lettre à Ackerman (i) il parle de cette première et seule liaison : «... J'ai écrit ces jours derniers à mon ancienne maltresse en ce moment à Lucerne ; elle se meurt d'ennui et peut-être d'amour ; elle me deman- dait des consolations. « Considérez, lui disais-je, ce qui se passe autour de vous : n'êtes-vous pas douce ^ chaste^ laborieuse^ honnête ! D'où vient que vous avez à peine de quoi vivre tandis qu'une foule de

1 . Lettre du ao août i838. Sainte-Beuve : ProudAon. Ghap. IV, p. loo. .

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prostituées étalent un luxe effronté ? Je vais vous, expliquer ce mystère. Dieu a voulu que lorsque le mal et le vice seraient arrivés au comble parmi les hommes, ce fussent les bons qui en pâtissent les pre- miers afin qu'ils se réveillassent et s'opposassent au débordement prêt à les engloutir : Il y a cent mille jeunes gens en France qui comme moi ont juré de remplir cette sainte mission et tôt ou tard, ils sau- ront vaincre ou mourir. C'est aux hommes coura- geux à combattre de la tête et du bras ; mais vous, pauvre fille, priez Dieu qu'il nous donne l'intelli- gence et l'audace, qu'il bénisse notre ardeur et fasse triompher sa cause. » Ainsi Proudhon austérisait l'amour, avait le sentiment du « débordemeiit » qui commençait à se faire sentir dans les mœurs et pen- sait aux moyens de le combattre. Puis, ajoutait-il dans sa lettre: « Que pensez- vous que sente pour un amant ime jeune personne à qui l'on parle de la sorte ? » Une estime profonde pour un homme de cœur et parfois même du désespoir par suite des- embarras de la misère qui brisent les unions, car l'amour et la misère unis, c'est le malheur élevé à sa deuxième puissance.

Et sur ce terrain de la morale il était inattaqua- ble, une calomnie méchante vint encore essayer d'ébranler sa réputation. Un biographe (i), une de ces âmes pétries de boue à qui il faut apprendre qu'un homme qui dégrade un homme se dégrade, osa soutenir que cette austérité n'était qu'hypocri- sie, attitude de rigueur pour un chef d'école et, après avoir bien cherché, essaya d'en donner conmiQ

^ I. M. de Mirecourt, plusieurs fois cité déjà.

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preuve, ce fait que la fiancée de Proudhon vint ren- dre visite à ce dernier dans sa prison une semaine avant le mariage. Vraiment il y a des moments la bête humaine décourage par sa vilenie, par sa méchanceté. Malgré la ridicule bassesse d'une pareille accusation, Proudhon se crut obligé, non pour lui, mais pour les siens, de se défendre, en prou- vant par un de ces calculs qui le faisait se révolter dans sa dignité et sa pudeur, que la conception de son premier enfant était postérieure au moment indiqué par les calomniateurs. Pourquoi se maria-t-il si tard? Une lettre à Bergman en donne la raison (5 mars i854) (i):

« J'ai épousé à quarante ans une jeune et pauvre ouvrière non par passion, tu conçois sans peine de quelle nature sont mes passions, mais par sympa- thie pour sa position y par estime de sa personne ^ parce que, ma mère morte^ Je me trouvais sans famille ; parce que, le croiras-tu ! à défaut d'amour, f avais la fantaisie du ménage et de la Paternité. Je n'ai pas fait d'autres réflexions. » Quand on parle un tel langage, on ne s'abaisse pas à réfuter certai- nes accusations.

Parlons maintenant de sa probité. On peut, avec un regret amer d'une vertu qui tend à disparaître, en donner un exemple exposé, dans toute la pureté d'un cœur sincère et modeste, dans une lettre écrite au prince Napoléon quelque temps après que la compagnie Murray, patronnée par Proudhon, s'était vu refuser la concession de la ligne de chemin de fer de Besançon à Mulhouse. La voici :

I. Sainte-Beuve: Prou(/Ao/i, p. 3oo.

"9 « Prince (i).

Mon ami, M. Charles Edmond, vient de m'infor- mer que vous aviez vu avec déplaisir le refus que je faisais de prendre ma part d\ine somme de quarante mille francs mise à la disposition d'Huber (2) et de moi par M. Pereire (3) à titre d'indemnité.

M. Charles Edmond me fait observer en même temps que, par une délicatesse digne de votre cœur, vous regardiez celte indemnité comme une sorte de satisfaction envers vous pour la peine que vous avez prise dans cette affaire, qui en définitive s'est ter- minée, du moins au point de vue financier, d'une façon avantageuse au gouvernement.

Permettez-moi, prince, en vous soumettant mes motifs, de persister dans ma résolution. Je ne joue pas, croyez-le bien, à Vhomme vertueux et incorrup- tible^je rC aime pas les vertus de théâtre j et n'estime en toutes choses que ce qui est naturel et modeste. J'avais recommandé à Huber de transmettre pure- ment et simplement à M. Pereire mon abstention et de couvrir tout cela du silence ; je regrette que trop de gens soient déjà instruits de la chose...

f. Lettre du 7 sept. i853. Voyez Sainte-Beuve: Proudhon, Appendice, p. 322.

2. Huber patronnait aussi la compagnie Murray, Ancien chef de club en i8/|8, c'était lui qui avait proclamé le i5 mai, lors de Tenvahissement de la salle des séances par le peuple, la dissolu- tion de rassemblée. Enfermé dans une forte^resse il fut gracié^ après le Coupd*Etat, parle prince président.

3. Directeur du Crédit Mobilier, commandita à cette époque à peu près toutes les grandes entreprises. Il avait obtenu la concession de la ligne de Besançon à Mulhouse.

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« J'eusse peut-être accepté de la compagnie Mur- ray, si elle avait obtenu la concession, une position convenable qui m'eût permis, en qualité d'ancien commissionnaire et d'homme du métier, de pour- suivre dans l'application la pensée que j'avais fait valoir comme solliciteur (non agglomération des com- pagnies, indépendance des lignes, ressortissement direct de l'Etal). Le Gouvernement a donné Tex- clusion à mon plan, je n'ai point à recevoir (t in- demnité p our une idée.

« Disons toute la vérité ; je sais, prince, que la franchise ne vous déplaît pas.

«f M. Pereire est le représentant et le chef du principe saint-simonien de féodalité industrielle qui régit en ce moment noire économie nationale, prin- cipe que je regarde comme anlidémocra tique et antilibéral, comme aussi funeste à Témancipation populaire qu'il peut le devenir au pouvoir même de l'empereur.

Mon devoir, ma destinée est de combattre en tout et partout ce système ; il serait étrange^ digne d'un chevalier d'industrie^ que Je reçusse une gratifica- tion de r ennemi ». Et voilà, dans un geste digne de Tantique, notre nouveau Curius refusant l'or des Samnites, au sein de la pauvreté.

N'insistons plus sur la profonde moralité de cet homme. Laissons retomber le voile qui couvre sa vie privée. Notre religion est faite. C'est de Tadmi- ration, du respect, de la vénération pour cette vie si noble, si droite, sans une défaillance, sans un seul désaccord entre les actes et les pensées; Avcuit subi

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dès Tenfance la forte trempe de la misère, rendu méditatif par la contemplation des vastes horizons de la campagne, assoiffé d'instruction, il apprit à penser et à le rendre avec énergie. Son génie inves- tigateur abordait des questions multiples, arrachait, titanique, la vérité par blocs dans un geste effrayant d*où tout jaillissait : analogies^quasi-similitudes, simi- litudes, contre-vérités, contradictions, identité, et la vérité sous toutes ses faces paraissait aux intelligen- ces myopes le contraire de la vérité. Son esprit généralisateur et synthétique ne pouvant être com- pris de la masse, il devait, non tomber dans Tou- blî, mais rester à l'écart pour la postérité. Combien sont-ils ceux qui de Thomme connaissent autre chose que le nom ? Une poignée de doctrinaires. Et c'est tout. A celui qui parlait de justice, il est bon de rendre aujourd'hui justice en ravivant le pieux souvenir de sa mémoire, en le citant^ en lebio- graphiant, en lui faisant prendre sa revanche sur Tindifférence et Tignorance de la masse qui n'y perdrait guère si elle rejette ses idoles du jour et prend pour évangile l'œuvre de ce grand honnête homme que fut Proudhon.

En politique, elle a le Fédéralisme qui, assurant au citoyen la plus grande somme de liberté jointe à une plus importante part dans l'exercice de l'autorité élève l'individu en dignité, exalte sa personnalité, tandis que par la mutuelle protection et garantie des intérêts économiques de province à province ses intérêts matériels sont sauvegardés, pleinement satisfaits, d'où augmentation de bien-être.

En économie, elle a le MUTUELLISME qui, s'il ne peut s'appliquer intégralement dans la pratique,peut

tnener à des applications diverses réalisant tout à la fois la justice, Tindépendance des individus, leur solidarité, puis, par- dessus tout, leur élévation malé- rielle et morale.

Que le peuple n'obéisse plus à un funeste pro- gramme de luttes de classes, dont il est la première victime, A cet esprit de haine qui nous afflige, oppo- sons la sincérité, la pure morale proudhonienne. Le jour Ton regardera plutôt le programme et Fœu- vre de réalisations économiques des partis que leur étiquette, ce jour-là la Revanche du grand homme sur Toubli et l'injustice des contemporains aura sonné. Nous reviendrons tous à Proudhon.

DEUXIÈME PARTIE

THÈSE

(Premier terme de la contradiction).

LE MUTUELLISME

« De même que la vie suppose la contradiction, la contradiction à son tour appelle la justice : de là, la seconde loi de la création et derhumanité, la péné- tration mutuelle des éléments antagonistes, la Réci- procité

« La réciprocité est exprimée dans le précepte : Fais à autrui ce que tu veux que Ton te fasse, pré- cepte que l'économie politique a traduit dans sa formule célèbre : Les produits s'échangent contre des produits

« Ce dont nous avons besoin, ce que je réclame au nom des travailleurs, c'est la réciprocité, la justice dans réchange, c'est Torganisation du crédit » (i).

I. Solution du Problème social, p. 98 (Préambule de TOr- ganisation du Crédit^.

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Ainsi s'exprimait Proudhon tout au début de sa brochure : Organisation du Crédit et de la circu- lation. Nous y voyons apparaître, dès la première exposition du système, le grand levier qui doit tout entraîner : la Justice, qui n'est pas seulement ime idéologie pure, vague comme toutes les abstractions, mais encore une Réalité.